"C'est bien compliqué d'être une personne LGBT dans notre pays" : en période d'élection présidentielle au Honduras, regard sur la situation sociale de la communauté LGBTQIA+

Contexte historique du Honduras

Le Honduras a connu plusieurs régimes autoritaires ainsi que des passations de pouvoir violentes. Après avoir obtenu son indépendance de l’Espagne en 1821 puis du Mexique en 1823, une construction bipartisane entre les libéraux et les conservateurs se met en place. Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’un troisième parti se forme, le Partido Nacional [Parti national – PN]. L’économie de cet état caribéen repose principalement sur l’exportation de ressources naturelles et le développement de multinationales étrangères, principalement étatsuniennes, sur le territoire. Cette situation mènera aux premières polarisations politiques, avant de déboucher à partir de 1924 sur des guerres civiles. La société hondurienne se scinde principalement entre, d’une part, des riches propriétaires terriens et des travailleur.es agricoles au sein de structures agricoles, dans la continuité de l’héritage colonial espagnol des haciendas. D’autre part, une population qui développe une économie de production, composée de salarié.es et de syndicats. Après des révoltes politiques et un coup d’Etat militaire, le Honduras entre en conflit avec ses voisins, le Nicaragua et El Salvador (ayant connu des révolutions à la fin de la décennie 1970). 

L’instabilité politique se poursuit au XXIe siècle, avec la destitution du président Manuel Zelaya en 2009 suite à un coup d’Etat militaire. Ce coup mène à l’élection d’un nouveau président, Porfirio Lobo du Partido Nacional, en place jusqu’en 2014. Ce dernier trouvera un accord avec l’ex-président destitué pour résoudre le conflit politique. Dans le sillage de ces accords, Manuel Zelaya fonde le Parti Liberté et Refondation (Libre). En revanche, malgré le retour à une politique bipartisane, ces mêmes accords banalisent les actions des responsables du coup d’Etat, ainsi que le non-respect systématique des droits humains. L’instabilité politique a néanmoins toujours cours, dans les urnes notamment avec des élections irrégulières lors de la décennie 2010. Dans le même temps, les conditions de vie se dégradent. En 2019, 40 % de la population vit dans une pauvreté extrême, chiffre qui passe à 54 % en 2021 (1). La population hondurienne tente massivement d’émigrer vers les Etats-Unis, l’Espagne ou le Mexique. La violence est prégnante avec un taux de 41,4 homicides pour 100 000 habitants en 2018 (2).

En 2022, la compagne de Manuel Zelaya, Xiomara Castro du parti Libre, remporte les élections présidentielles. Son gouvernement réalise plusieurs réformes sociales et prend des mesures agraires, malgré l’héritage encore fort du coup d’Etat de 2009 (3).

Le 30 novembre dernier, le Honduras élisait son nouveau président, Nasry « Tito » Asfura du Partido Nacional. Entrepreneur de carrière et politicien issu de la droite conservatrice néolibérale, sa campagne a reposé sur des promesses sécuritaires et favorables au libre marché (4). Face à lui se trouvaient deux autres candidat·es favori·es. D’une part, la politicienne proche de la présidente sortante Xiomara Castro, Rixi Moncada (du Partido Libre). Ayant occupé plusieurs postes sous les gouvernements de Manuel Zelaya et de Xiomara Castro (entre 2006 et 2009) et soutenue par une base électorale rurale et populaire, elle promettait de s’inscrire dans la continuité des politiques de sa prédécesseure. D’autre part, Salvador Nasralla (Partido Liberal, centre-droit/droite), se représentait pour la quatrième fois à la présidentielle. Présentateur de télévision, sa campagne mettait l’accent sur l’anti-corruption, une thématique populaire au sein de la population hondurienne. Il faisait cavalier seul lors de cette campagne, faute de soutien de son parti (5).

Après trois semaines de suspicions de fraude, de suspensions de dépouillement et de manifestations réprimées, les résultats sont officiellement annoncés le 24 décembre. Le Conseil national électoral (plus haute autorité électorale administrative du Honduras) prononce la victoire de Nasry Asfura, candidat favori du président des Etats-Unis Donald Trump, avec qui il a déjà initié des plans pour déstabiliser les gouvernements de Claudia Scheinbaum au Mexique et de Gustavo Petro en Colombie par des tactiques de désinformations massives et de passation de pouvoir à l’ex-président Juan Orlando Hernández, alors condamné pour narcotrafic aux Etats-Unis avant d’être gracié par Donald Trump et soutenu pour son retour au pouvoir dans l’état caribéen par ce dernier et Benjamin Netanyahu, comme l’on récemment révélé les « Hondurasgate » (6) ce mois d’avril.

Les résultats des présidentielles du Honduras de 2025 étaient au cœur des préoccupations de plusieurs défenseur·es des droits humains hondurien·nes tels que Somos CDC et Arcoíris, dans un contexte international de coupes budgétaires étatsuniennes. Somos CDC [Centro para el Desarrollo y la Cooperación – Centre pour le développement et la coopération] et Arcoíris [Arc-en-ciel] sont deux associations de défense des droits humains par et pour la communauté LGBTQIA+ hondurienne. L’ONG Somos CDC travaille pour la mise en place de projets visant à améliorer les conditions de vie des personnes LGBTQIA+ dans le pays, à travers des programmes de participation à la politique, d’accès à la justice, de développement économique ou encore de communication pour impulser un changement culturel. L’association Arcoíris a émergé d’une initiative entre ami·es issu·es de cette communauté et a pour but de développer des actions pour promouvoir les droits humains des personnes LGBT+(*). Elle travaille principalement sur le plaidoyer politique, la sensibilisation aux droits à la santé, l’éducation sexuelle et reproductive et la prévention contre le VIH. Les persécutions à l’encontre des personnes LGBTQIA+ sont majeures dans le pays, avec le recensement d’au moins 565 personnes de la communauté assassinées entre 2004 et 2024 (7). L’Observatoire de la violence à l’encontre des personnes LGBTQIA+ du Honduras (Observatorio de Violencia Hacia las Personas LGBTQIA+) dénonce un taux d’impunité de plus de 98 % pour ces assassinats. En 2024, l’Observatoire a également enregistré 311 plaintes pour des violences commises à l’encontre de personnes issues de la communauté et a recensé une personne disparue ainsi que 38 cas d’aide aux réfugié·es à l’étranger (8). Plus généralement, en 2024 Amnesty International pointe que les autorités honduriennes persistent à militariser la sécurité publique, avec un recours à la force excessif (9). Cette même année, Global Witness alerte sur le fait que le Honduras est l’un des pays comptant le plus d’homicides à l’encontre des défenseur·es des droits humains, particulièrement les défenseur·es du territoire et de l’environnement (10).

En raison de cette situation, deux représentantes de Somos CDC et Arcoíris, Daniela Mondragón et Esdra Sosa, se sont rendues en France. Cela dans le cadre d’une tournée européenne de solidarité internationale pour participer à la pré-session de l’Examen périodique universel (11) (EPU**) du Honduras, rencontrer des représentant·es de l’ONU, d’états et d’ONG. Datant de septembre 2025, leur séjour en France a été l’opportunité de les interviewer sur le contexte hondurien de la communauté LGBTQIA+, les droits citoyens et les incertitudes politiques quelques mois avant l’élection présidentielle.

Arcoiris

Présentation de Daniela Mondragón, Esdra Sosa et des PBI

Daniela Mondragón est avocate et conseillère juridique chez Somos CDC, elle défend les droits des personnes LGBTQIA+ et tente d’améliorer les conditions juridiques de la communauté au Honduras.

Esdra Sosa est la directrice d’Arcoíris et militante pour les droits de la communauté LGBTQIA+ hondurienne depuis plus de vingt ans. Elle est aussi membre de l’observatoire KAI+ qui rapporte toutes les situations de violence à l’encontre de personnes LGBTQIA+ honduriennes.

Les Peace Brigades International [PBI – Brigades de paix internationales] sont une ONG qui travaille depuis plus de 40 ans sur le terrain pour accompagner les défenseur·es des droits humains dans leurs activités locales et nationales. Présentes dans huit pays, les PBI sont une structure prônant la non-violence qui mène également des missions d’observation, de plaidoyer ou encore de sensibilisation à la défense des droits humains à travers un réseau international.

Pouvez-vous nous expliquer ce que vous faites dans le cadre de votre travail de défenseures des droits de la communauté LGBTI+ hondurienne ?

Daniela Mondragón : Somos CDC est une organisation de la société civile hondurienne qui œuvre depuis plus de dix-huit ans pour la promotion et la défense des droits humains de la population LGBT+ hondurienne. Nous développons des actions à travers nos programmes d’accès à la justice et aux droits humains, de gestion pour des changements culturels et d’autonomisation économique.

Esdra Sosa : Depuis vingt-deux ans, Arcoíris travaille pour la défense et la promotion des droits humains. Nous travaillons dans le domaine du plaidoyer politique, en utilisant les enquêtes sur les crimes de haine. Nous effectuons également des missions de prévention pour les travailleur·euses sexuel·les contre la pandémie du VIH et les maladies sexuellement transmissibles. Je suis moi-même infirmière. Arcoíris loge dans un grand espace où se trouvent d’autres associations de femmes lesbiennes et bisexuelles, Litos, qui est comme un diminutif de « futbolito » [petit foot – ndlr]. La majorité des personnes en charge de la coordination de l’association jouaient au football, afin de parvenir à jouer sur un terrain rapide, en salle, et d’y présenter notre travail ou un sujet spécifique lié aux revendications des femmes lesbiennes et bisexuelles tout en nous faisant connaître. L’un des buts était de retenir davantage l’attention des personnes qui souhaitaient faire partie de notre groupe, puis de terminer avec une rencontre de football. Nous agissons aussi avec le collectif de femmes transgenres Muñecas de Arcoíris [Poupées d’Arcoíris ndlr], un groupe que nous sommes très fièr·es de compter parmi nous. En 2024, ce collectif a reçu le prix Frontline defenders [organisation internationale dans la défense des droits humains des activistes (12) – ndlr] pour son travail en faveur de la promotion des droits des personnes transgenres. Nos trois collectifs forment une table ronde sur l’accès à la justice. Nous sommes membres d’un comité sur la diversité sexuelle qui rassemble plus de dix organisations. Il s’agit d’une plateforme politique, où nous échangeons sur les différents contextes que traverse le pays, comme les élections générales [du 30 novembre 2025], des déclarations dans les médias ou encore le fondamentalisme religieux. Nous faisons aussi partie d’un groupe de travail avec les femmes lesbiennes et bisexuelles sur les sujets de l’émigration et du déplacement. Nous participons également à un observatoire sur la violence à l’encontre des personnes LGBT+, aux côtés de deux autres organisations d’hommes gays, de femmes lesbiennes, d’hommes et de femmes transgenres. L’observatoire se nomme KAI+, l’abréviation des trois organisations qui le composent : Kukulcán, Arcoíris et Ixchel. Son travail repose sur quatre axes : la violence généralisée, les meurtres violents à l’encontre des personnes LGBT+, la mobilité humaine et les événements historiques marquants en matière de violation des droits humains des personnes LGBT+. Ensemble, nous travaillons pour la promotion et la défense des droits humains. Nous n’utilisons pas le terme « queer » parce que nous ne pensons pas appartenir à ce mouvement. Au sein de nos organisations il ne s’est pas manifesté un mouvement queer fort. Il n’empêche que nous travaillons avec les personnes LGBT+, c’est pourquoi nous ajoutons ce « plus ». Certaines personnes ne s’y identifient pas encore, certaines personnes intersexuelles ne sont pas membres de notre groupe. Néanmoins, nous laissons la porte ouverte aux leaders de toutes ces organisations queer et aux jeunes qui souhaitent devenir membres de nos organisations ouvertement LGBT+ pour travailler en faveur de la communauté au Honduras.

Entretien entre Erin Rivoalan-Cochet, Esdra et Daniela.

Vous pratiquez le football pour sensibiliser sur la situation de la communauté LGBTQIA+ et pour créer votre propre espace ?

ES : Mais aussi pour notre santé mentale ! Nous sommes toujours discriminé·es dans nos foyers, dans la société toute entière, en raison de notre expression de genre, du fait que certaines personnes soient plus masculines, aient une manière différente de s’habiller, une manière différente d’exprimer ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent être. Nous faisons donc en sorte que ces personnes puissent se changer les idées, se divertir. Nous menons d’autres activités culturelles et artistiques comme des expositions de peinture, des camps rétro-éducatifs, des concours de beauté pour les personnes transgenres, gays, lesbiennes… Toutes ces activités témoignent de l’environnement violent du foyer, de la société toute entière et des différents espaces où nous ne sommes pas les bienvenu·es. Par exemple dans les centres commerciaux, les personnes avec une identité transgenre sont violemment traitées. Quand on voit que ces hommes et femmes transgenres souhaitent utiliser les toilettes correspondant à leur expression de genre, on appelle la sécurité et on les exclut. Même si l’exclusion n’est pas la première intention, dans les faits c’est ce qui se passe. Dans les parcs où cela peut être un peu plus ouvert, il y a la police municipale qui importune les personnes LGBT+, en disant que nous ne pouvons pas être dans ces espaces car nous sommes de mauvais exemples pour les enfants, pour les personnes du troisième âge. Nous rions, nous nous amusons, nous parlons un peu de tout mais ils voient bien que nous sommes des personnes LGBT+, même si parfois nous ne sommes pas identifiées comme telles, lorsque je ne porte pas ce bracelet [aux couleurs du drapeau arc-en-ciel LGBT – ndlr]. Peut-être que, pour certaines personnes, leur orientation est plus marquée que chez d’autres, mais nous vivons dans cet espace et nous ne pouvons pas cacher qui nous sommes. En conséquence, nous sommes aussi victimes de harcèlement de rue, généralement de la part d’hommes, quand nous sommes dans les espaces publics partagés, dans les parcs. C’est donc bien compliqué d’être une personne LGBT dans notre pays, parce que nous sommes toujours perçu·es comme une aberration, des persona non grata de droit.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) avait décrit le Honduras comme l’un des pays les plus hostiles et dangereux pour les défenseur.es des droits humains en 2016. Il y a presque 10 ans de cela. Comment la situation a-t-elle évolué depuis, notamment en ce qui concerne les droits humains des personnes de la communauté LGBT+ ?

ES : Il ne s’était pas trompé. Ce sont des déclarations très fortes, certes, mais véridiques et vérifiables. Grâce à tout le travail réalisé par les services juridiques de nos organisations LGBT+, nous pouvons attester que nos demandes sont prises en compte par ces services. Cependant, lorsque nous dénonçons un fait au ministère public de notre pays, ou au système censé protéger les défenseur.es des droits humains, ils sont défaillants. Tous ces systèmes n’ont pas le langage requis pour répondre à nos demandes en tant que personnes LGTB+. C’est donc sur ce terrain que nous agissons afin de construire des lois et des protocoles relatifs à la prise en compte de nos demandes. S’il n’existe pas une procédure correcte pour la prise en charge de plainte de personnes LGBT+ alors elles se font violenter et leur plainte n’est pas entendue. Depuis 2016, avec les organisations, nous avons mis en place un examen périodique universel qui permet d’observer les violences (13). Nous avons commencé à porter ces projets bien avant, cependant les années 2015 et 2016 ont été parmi les plus violentes, à une période où il n’existait pas un observatoire rapportant les crimes de haine commis à notre encontre. Depuis 2020, année où plusieurs de ces examens périodiques universels ont été réalisés, le Honduras a reçu quinze recommandations concernant les personnes LGBT+. A ce jour, aucune d’entre elles n’a été mise en œuvre. De plus, le Commissaire des droits humains, qui travaille en relation étroite avec nous afin de constater et mettre en évidence toutes les violations des droits humains des personnes LGBT+ et qui est notre seul allié direct, utilise nos services juridiques. Ce travail doit se poursuivre constamment, le risque est de rester au stade des promesses ou des déclarations sur papier. Je peux déjà dire qu’entre 2020 et mars 2025, nous avons recensé la mort de 194 personnes LGTB+ et un taux d’impunité d’approximativement 93 %. Ce taux est en hausse car il n’y a pas de volonté politique qui joue en notre faveur pour proposer des lois qui nous protègent et des protocoles de prise en charge différenciée au niveau judiciaire.

Parmi ceux-là, le Projet de loi sur l’égalité et l’équité a permis de mettre en lumière les nombreuses difficultés rencontrées par diverses populations victimes d’oppression, voire de marginalisation. A quel stade se trouve ce projet de loi en ce moment ?

ES : Il s’agissait d’un projet brouillon car la loi existe déjà en tant que telle. Ce projet est une forme de contribution à cette loi, que nous fournissons ensuite à chaque instance, comme le Congrès national par exemple. Cependant, ces institutions ne nous reçoivent pas et n’acceptent pas nos contributions. Elles ne mettent pas en place de révision, ne serait-ce que pour faire un test, car pour les membres du Congrès national ou toute autre institution, nous demandons des droits supplémentaires. Cela est perçu comme des privilèges lorsque nous promouvons ou élaborons des lois pour les droits des personnes de la communauté LGBT+.

DM : Cette loi sur l’égalité et la discrimination existe en raison du besoin de réduire la discrimination à l’encontre de toutes les personnes se considérant dans une situation vulnérable. Sa construction a débuté il y a approximativement 18 ans. Elle est passée par différents processus car dans un premier temps elle était seulement considérée comme une loi LGBTI. Ceci limitait souvent la participation de l’état aux tables rondes thématiques. Par conséquent, jusqu’en 2023, le HCDH a apporté un appui technique pour réaliser une nouvelle révision de la LIE [Ley de Igualdad y Equidad – Loi sur l’égalité et l’équité – ndlr]. Lors de cette révision, nous formions différents groupes de travail composés de femmes, de personnes LGBTI et de représentant·es de l’état. Cela a mené à l’ébauche du projet de loi que nous avons actuellement. Cette ébauche a été remise au Secrétariat du développement social, mais aussi au Secrétariat des droits humains. Jusqu’à aujourd’hui, nous ne sommes cependant pas parvenus à obtenir le soutien des député.es du Congrès. Beaucoup de député·es – principalement conservateur·ices de droite – considèrent que la population LGBTI est en train de demander des privilèges afin de promouvoir l’idéologie du genre auprès des enfants, pour qu’iels puissent changer de genre très jeunes et suivre des traitements hormonaux. La loi serait donc complémentaire au code pénal, car celui-ci définit la discrimination comme un délit. Mais qu’en est-il de ce délit ? Le contenu est ambigu. En d’autres termes, le procureur du Ministère public est dans l’incapacité de déterminer s’il s’agit d’une discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou non. Ceci limite, dans de nombreuses occasions, les personnes LGBTI à accéder à la justice.

En plus des lois, n’y a-t-il pas aussi tout un enjeu autour de la stigmatisation et de la discrimination sur le plan socio-culturel ?

DM : Oui, la population hondurienne est significativement machiste, ce qui limite n’importe quelle forme d’acceptation de la population LGBTI, comme l’inclusion de ses membres dans la famille – la première échelle de sociabilité avant celle de la société. C’est pourquoi beaucoup de personnes s’intéressent aux organisations pour mieux les connaître, savoir dans quel contexte elles évoluent, et ainsi commencer à faire du bénévolat.

Quels ont été les défis que vous avez rencontrés lors des élections présidentielles du 30 novembre 2025 ?

DM : Dans le cadre des suffrages nationaux au Honduras, il y a tout d’abord des élections internes où chaque parti désigne ses candidat·es à la présidence, à la mairie et aux fonctions de député·e selon les départements. Ce processus a eu lieu en mars et a été fastidieux. Il s’est traduit par une journée de vote qui a généré un certain chaos car les résultats finaux n’étaient pas clairement établis. Les trois commissaires du Conseil national électoral étaient en conflit et n’ont pu se mettre d’accord. Il a fallu mettre en place des processus pour recruter beaucoup de personnel pour les élections. Ce conflit a duré environ deux mois. Il y avait cinq partis politiques avec leur propre représentant·e, quatre hommes et une femme. L’un de ces partis [le Parti démocrate-chrétien de Mario « Chano » Rivera – ndlr] proposait que le Honduras rejoigne les États-Unis en tant que nouvel état (un objectif enfreignant sa souveraineté). Un autre candidat, le plus préparé aux élections sur le plan professionnel mais ne pouvant pas compter sur une force politique, était celui du Partido Nacional [Parti national – ndlr]. Nasry « Tito » Asfura a été le maire de la capitale, Tegucigalpa, et il est actuellement jugé pour détournement de fonds publics et abus d’autorité. Le candidat du Partido Liberal [PL – Parti libéral – ndlr], Salvador Nasralla, n’a jamais occupé de fonction publique car il a toujours été présentateur de télévision. Son discours politique affirme que le Honduras doit revenir aux valeurs religieuses traditionnelles. Nous savons déjà que la religion est toujours contre ce que représentent les personnes LGBTI. Enfin, la candidate du parti Libre [Partido Libertad y Refundación, Rixi Moncada – ndlr], celui de l’actuelle présidente [Xiomara Castro – ndlr], assure qu’elle continuera les politiques déjà mises en place par l’actuel gouvernement [réformes agraires et sociales, lutte contre la criminalité – ndlr]. Il est établi, selon les sondages, que la présidentielle serait remportée par le Parti libéral ou le Libre. Mais quelles en seront les conséquences ? Le parti Libre pourrait continuer à développer des actions en faveur de la population LGBTI, comme l’actuel gouvernement l’a déjà réalisé. Avant, les personnes homosexuelles ne pouvaient pas donner leur sang. Cette interdiction a désormais été abolie. Une direction chargée des politiques d’inclusion au sein du Secrétariat au développement et à l’inclusion sociale a été créée, mais elle ne dispose malheureusement d’aucun budget et n’est composée que d’une seule personne, ce qui rend son action quelque peu difficile. Nous voyons des personnes LGBTI s’affirmer ouvertement et exprimer leur identité de genre dans différents ministères. Xiomara Castro n’a pas fait plus que cela, mais elle a une dette envers l’ensemble de la population en tant que première femme présidente. Les femmes ont désormais encore plus à attendre d’elle. Les candidats du Parti libéral et du Parti national représentent un danger car ce sont des partis de droite très conservateurs. Quand le Parti national a été au pouvoir pendant douze ans, il a « cadenassé » la Constitution. Il y a été inscrit que les personnes homosexuelles ne pouvaient pas se marier et que les mariages homosexuels contractés à l’étranger ne seraient pas reconnus par l’état hondurien. Il a été en outre établi que pour réformer cet article, et donc accorder le droit au mariage pour tou·tes, au moins 95 voies seraient nécessaires sur les 128 député·es. Autrement dit, c’est tout à fait impossible. De la part des douze gouvernements successifs [depuis la réforme constitutionnelle de 1982 – ndlr], nous avons toujours connu la répression contre les manifestations, les associations… Beaucoup de personnes ont perdu la vie pour avoir marché et montré qu’elles étaient contre les actions du gouvernement. Jusqu’à maintenant, voilà le contexte du Honduras, marqué par une incroyable violence politique. Je crois que, jusqu’en 2025, je n’avais jamais autant vu d’attaques entre les partis, entre les candidat·es, les député·es, les femmes, les hommes…

Nous savons que la mobilisation sociale est souvent difficile, qu’en est-il de l’accès au vote, notamment pour la communauté LGBT+ ?

DM : La liberté d’expression et de manifestation a progressé, puisqu’il n’y a plus de répression violente de la part de la police nationale ou de la police militaire comme cela se faisait avant. Sur ce plan le droit d’association s’est amélioré, mais il y a aussi des reculs. Ce qui nous interpelle notamment ce sont des organisations qui demandent depuis trois ans à être reconnues et qui ne le sont pas car leurs membres sont LGBTI. Même si je pense qu’il y a eu une ouverture de la part du gouvernement [de Xiomara Castro – ndlr], il y a encore beaucoup à faire. En ce qui concerne le suffrage, des sondages réalisés par la société civile pointent que les personnes qui souffrent le plus de stigmatisation à l’accès au droit de vote sont les personnes transgenres. En toute logique, étant donné qu’on se rend aux urnes avec sa carte d’identité nationale avec le genre assigné à la naissance, cela mène à des questions puis à des moqueries. Les personnes dans les bureaux de vote font des remarques sur leurs vêtements et les traitent de personne déviante. Les victimes transgenres de ces propos vont donc de moins en moins voter.

ES : Les politicien·nes sont uni·es par le fondamentalisme religieux afin de promouvoir des campagnes de dénigrement. Plusieurs politicien·nes se basent sur des lois sur la jeunesse hondurienne afin de refuser le droit au changement de nom, de sexe et d’accès aux traitements hormonaux. Une campagne a été lancée avec le slogan « Ne touchez pas à mes enfants » [Con mis hijos no te metas – ndlr]. Nous faisons face à l’apologie de la haine de la part de fondamentalistes religieux, en plus des médias qui désinforment la population sur ce genre d’agressions ou qui ne montrent que ce qu’ils souhaitent sur les personnes LGBT… Ces mêmes personnes sont celles qui protestent le plus. Il y a déjà eu une manifestation « ne touchez pas à mes enfants » rassemblant des politicien·nes et des religieux·euses, proclamant qu’iels n’accepteront pas que notre pays « soit habité par des aberrations aux côtés des mineurs ». Nous sommes même accusé·es de pédophilie à cause des propos que ces politicien·nes tiennent depuis leur pupitre, depuis les manifestations qu’iels organisent. Ces discours sont aussi alimentés par les médias, qui font de la presse people en plus de stigmatiser et discriminer les personnes LGBT+. Les médias réutilisent des images d’anciennes mobilisations pour ridiculiser et désinformer la population. Cela rend le panorama médiatique encore plus violent. Comme le mentionnait Daniela, en tant que personne LGBT+ hondurienne souhaitant exercer son droit de vote, on se retrouve à voter en faveur des partis participant à ces marches. Nous expliquons donc que ces deux partis représentés par des hommes vont poursuivre des politiques alimentées par les valeurs traditionnelles de ce qu’est une « famille exemplaire ». Nous espérons donc que Rixi Moncada gagne, pour qu’elle continue à nous soutenir. Même si nous en restons aux promesses, comme lorsque l’actuelle présidente Xiomara Castro a gagné et que nous pensions qu’il y aurait un changement favorable pour les personnes LGBT+, ou plus d’accès sur les trois points que Daniela mentionnait et qui n’ont que peu progressé aujourd’hui : changement de nom, de sexe, accès aux hormones. De même, un arrêt de la Cour interaméricaine des droits de l’homme, un autre mécanisme également utilisé par nos services juridiques pour mettre en évidence les violations commises à l’encontre de personnes ayant voulu se marier ou faire reconnaître des mariages en dehors du Honduras et n’ayant pas pu le faire, n’a pas été exécuté. En raison notamment de ce manque de volonté politique et de l’absence de lois qui protègent, défendent et garantissent nos droits.



Forum Droits Humain, Diversité sexuelle et de genre, Honduras

Quelles sont donc vos stratégies pour ouvrir le dialogue avec les personnes conservatrices ? 

ES : Nous invitons toujours les personnes avec un pouvoir d’action et de décision. Cependant ces personnes prétextent toujours de ne pas avoir le temps, qu’elles ont dû quitter le pays en urgence ou qu’elles traitent d’autres situations plus importantes que de se réunir avec les personnes LGBT+. Elles envoient leurs assistant·es nous dire : « mince, la ministre s’excuse, mais je peux lui transmettre vos informations et demandes ». Mais ça en reste là : nous renvoyer vers une réunion avec des assistant·es du ministère. Il n’y a donc pas d’avancée, ni aucune volonté politique d’agir. Les organisations elles-mêmes, comme la nôtre Somos CDC, se disent prêtes à leur accorder un budget afin de mener des actions conjointes avec les ministères. Dans les faits, ce sont plutôt les organisations pour les droits humains LGBT+ qui fournissent ce budget afin de continuer le travail. Ce sont les structures elles-mêmes qui établissent les budgets et qui convoquent toutes les autres associations. Il n’y a personne actuellement qui rend visite à un·e député·e et qui demande des comptes sur les protocoles différenciés ou sur des lois censément mises en œuvre depuis plus de dix ans. Cela n’arrive pas car ces personnes ont peur d’être accusées d’être homosexuelles, de gauche, etc. Cela peut entraver leur travail. Il en va de même pour les services juridiques qui assurent le suivi de nos plaintes. Ils nous sont associés, font partie des acteur·ices de la diversité sexuelle et subissent également le harcèlement des autorités pour avoir défendu les homosexuel·les ou revendiqué des droits.

Quel est l’impact et l’héritage du coup d’Etat de 2009 dans votre travail pour la défense des droits humains ?

ES : Cela nous a immensément impacté. L’ensemble de la société civile, pas seulement les mouvements LGBT+, a pu s’organiser davantage depuis. Cependant l’état, à maintes reprises, a cherché à nous dissoudre afin d’arrêter le travail unificateur que nous réalisons. En toute honnêteté, nous les personnes LGBT+, nous sommes plus unies que les autres groupes. Nous ne cessons pas nos efforts. C’est comme si nous avions un engagement moral sur ce que l’état hondurien nous doit. Nous faisons donc en sorte que notre travail soit un engagement quotidien. Défendre et vivre, vivre dans le respect de nos lois, nos protocoles, nos actions LGBT+ honduriennes.

Visite de Loren López et Jlo Córdova a la Casa PBI

Comment la communauté internationale, à l’image des ONG comme les Brigades de paix internationales (PBI), vous soutient-elle pour défendre vos actions et vos revendications ?

ES : Nous n’avons pas que du soutien et essuyons aussi des défaites. D’autres organisations qui avaient de nombreux projets en cours ne peuvent plus que poursuivre 50 % d’entre eux. Il y a beaucoup d’accords de coopération entre le Honduras et d’autres pays, comme les États-Unis. Depuis les déclarations de Donald Trump [sur les coupes budgétaires des USAID en 2025 (14) – ndlr], presque 80 % des ONG ont stoppé leur activité ou n’ont plus de budget. Il leur est désormais plus difficile de promouvoir nos lois ou de mener des actions de plaidoyer politique en faveur des droits des personnes LGBT+. Les services juridiques sont encore plus débordés et disposent d’un budget réduit, ce qui les oblige à établir des priorités. Or, tout est prioritaire ! Parfois, parmi les dix priorités que nous avons mises sur la table pour les organisations LGBT+, on nous répond : « non, nous ne pouvons en retenir que trois et une pour chaque droit : une pour le droit à la santé, une pour le droit à l’éducation, une pour le droit au travail ou une pour le droit à l’accès à la justice ». La coopération dépend de nous dorénavant et c’est très difficile car nous nous retrouvons dans des situations de compétition entre organisations. Les différentes causes sont mises en concurrence : le droit des personnes LGBT+, le changement climatique sur nos territoires. Des défenseur·es de la terre, des rivières ou d’autres droits meurent aussi et en tant que personnes LGBT+ honduriennes nous nous sentons vraiment concernées. Mais nous sommes également en compétition avec des organisations qui défendent un fondamentalisme religieux, même si elles défendent parfois aussi les droits humains. Parfois c’est même avec nos camarades féministes, avec le gouvernement, et bien évidemment les fonds vont être attribués au gouvernement. Il est toujours important de prendre en compte l’aspect économique pour agir. Les membres de la communauté travaillent pour beaucoup au jour le jour, particulièrement dans le travail du sexe, ce qui rend leur situation immobilière instable. En tant que personne ou institution LGBT+ on peut se faire expulser si on loue un espace proche d’une église, ou bien proche de résidences qui ne veulent pas avoir de voisin·es homosexuel·les et qui recueillent des signatures pour vous expulser ou vous disent « vous ne pouvez pas être là, c’est immoral ». Il est arrivé à plusieurs reprises à l’association Arcoíris d’être chassée, même si elle avait le budget nécessaire pour payer le loyer et qu’elle était en règle. Ces fausses allégations discréditent souvent nos organisations. On dit que les gens viennent là pour se droguer, on manipule le voisinage pour expulser les organisations, ce qui rend les choses très difficiles.

Pour vos organisations, la lutte contre la désinformation de certains médias et dans les espaces d’échanges sur ce que ces personnes disent ou ne disent pas doit certainement représenter un vrai défi…

ES : Ou ce qui se dit mal ! Les gens commencent à stigmatiser un groupe à cause des médias qui font l’apologie de la haine envers les personnes LGBT+.

(*) : « LGBT+ » est le sigle utilisé par les deux interviewées.

(**) : mis en place depuis 2006 et organisé par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, l’Examen périodique universel (EPU) est une évaluation de la situation et du respect des droits humains chez les Etats Membres tous les quatre ans et demi.

 

BIBLIOGRAPHIE

[1] VASQUEZ Daniel, « Le Honduras dans l’abîme », Problèmes d’Amérique latine, n°116, 2020, pp. 89-101. [online], consulté le 29 mars 2026 : https://shs-cairn-info.accesdistant.bu.univ-paris8.fr/revue-problemes-d-amerique-latine-2020-1-page-89?lang=fr

[2] Ibid

[3] LEMOINE Maurice, « Au Honduras, la gauche défend son bilan », Monde diplomatique, 2025, pp. 4-5, [online], consulté le 16 mars 2026 : https://www.monde-diplomatique.fr/2025/11/LEMOINE/68931

[4] « Présidentielle au Honduras: le conservateur Nasry Asfura, soutenu par Donald Trump, déclaré vainqueur », RFI, 2025 [en ligne], consulté le 27 décembre 2025 : https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20251224-pr%C3%A9sidentielle-au-honduras-le-conservateur-nasry-asfura-soutenu-par-donald-trump-d%C3%A9clar%C3%A9-vainqueur

[5] MAZARIEGOS Miranda, « Honduras: Meet the Candidates 2025 », Americas Quarterly, 2025. [en ligne], consulté le 25 mars 2026 : https://www.americasquarterly.org/article/honduras-meet-the-candidates-2025/

[6] DUARTE GALLEGUILLOS Valeria, « EXCLUSIVA: Audios revelan que Israel pagó la liberación de Juan Orlando Hernández y que Trump lo está ayudando a regresar a la presidencia de Honduras », Diario Red, 2026. [en ligne], consulté le 25 mai 2026 : https://www.diario-red.com/articulo/america-latina/exclusiva-audios-revelan-que-israel-pago-liberacion-juan-orlando-hernandez-que-trump-ayudando-regresar-presidencia-honduras/20260429021833068541.html

[7] « Violencia y discriminación cotra personas LGTBI persisten en Honduras, con 565 asesinatos », SwissInfo, 2025. [online], consulté le 28 mars 2026 : https://www.swissinfo.ch/spa/violencia-y-discriminaci%C3%B3n-cotra-personas-lgtbi-persisten-en-honduras%2C-con-565-asesinatos/88900667

[8] Ibid

[9] « Honduras 2025 »,Amnesty International, 2026. [online] consulté le 29 mars 2026 : https://www.amnesty.org/fr/location/americas/central-america-and-the-caribbean/honduras/report-honduras/

[10] « Plus de 2 100 défenseurs des droits fonciers et environnementaux tués à travers le monde entre 2012 et 2023 », Global Witness, 2024. [online], consulté le 7 mars 2026 : https://globalwitness.org/fr/press-releases/plus-de-2-100-defenseurs-des-droits-fonciers-et-environnementaux-tues-a-travers-le-monde-entre-2012-et-2023/

[11] Office of the High Commissioner for Human Rights, « Examen périodique universel (UPR) – Accueil », OHCHR. [online], consulté le 29 mars 2026 : https://www.ohchr.org/fr/hr-bodies/upr/upr-home

[12] « About us. The front line defenders story », Front Line Defenders. [online], consulté le 25 mai 2026 : https://www.frontlinedefenders.org/en/about-us

[13] Comité de la Diversité Sexuelle du Honduras (CDSH) ; Brigadas Internacionales de Paz (PBI) Honduras, « No estamos pidiendo privilegios. Informe elaborado para el Examen Periódico Universal (EPU) de Honduras de noviembre de 2025 », juin 2025. [online], consulté le 15 septembre 2025 : https://pbi-honduras.org/sites/default/files/2025-06/PBI%20-%20CDSH%20-%20Informe%20elaborado%20para%20el%20Examen%20Peri%C3%B3dico%20Universal%20%28EPU%29%20de%20Honduras%20de%20noviembre%20de%202025.pdf

[14] TANIS Fatma, LANGFITT Frank, « The Trump administration kills nearly all USAID programs », NPR, 2025. [online], consulté le 28 mars 2026 : https://www.npr.org/sections/goats-and-soda/2025/02/26/nx-s1-5310673/usaid-trump-administration-global-health

 

Sources pour aller plus loin :

 

LEGEM

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