Point d'analyse #3 - Quelle implication des Kurdes d’Iran dans le conflit en cours ?
Depuis le déclenchement, le 28 février 2026, de la guerre contre l’Iran par les frappes coordonnées d’Israël et des États-Unis, le conflit s’est étendu sur une grande partie du Moyen-Orient entre représailles iraniennes et opérations israéliennes au Liban. Nous vous proposons une série de points d’analyse pour décrypter ce nouvel embrasement, replacer ces développements dans leur contexte et comprendre ce qu’ils révèlent de notre époque et des relations internationales contemporaines.
Mustafa Barzani in Mahabad Kurdish Republic
Alors que Washington s’est montré, à plusieurs reprises, très réticent à envoyer des troupes au sol dans le cadre du conflit et que la perspective d’un soulèvement populaire contre le régime iranien semble s’éloigner, une troisième option aurait été envisagée par l’administration étatsunienne, relayée par de nombreux médias américains : le soutien des Kurdes d’Iran1.
Il peut paraître étonnant que ce peuple soit principalement mentionné, car ce n’est pas la seule minorité ethnique du pays. L’Iran est en effet composé d’une grande diversité ethnolinguistique où les Persans ne représentent que 45 % à 60 % de la population totale2 et dans cette multitude de groupes, les Kurdes ne sont pas les plus nombreux. Les Azéris, une population de langue turcique, sont par exemple démographiquement deux fois plus importants que les Kurdes.
Cependant, les Kurdes apparaissent comme le groupe le plus structuré par ses revendications nationales, construites dans une opposition fortement militarisée face au pouvoir central iranien.
En effet, rappelons que les Kurdes ne sont pas uniquement présents en Iran mais répartis en outre, pour l’essentiel en Turquie, en Syrie et en Irak. Le territoire transnational sur lequel vivent ces populations kurdes est communément appelé le Kurdistan, littéralement « la terre des Kurdes ». À partir de la seconde moitié du XXe siècle, l’idéologie nationaliste kurde a commencé à se diffuser très largement dans la, ou plutôt les sociétés kurdes. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, ce mouvement national s’est principalement développé dans les contextes sociaux et politiques spécifiques de chacun de ces États, selon des trajectoires parfois très différenciées.
En l’occurrence, le Kurdistan iranien a occupé une place particulière car ce mouvement nationaliste kurde s’y est développé de façon relativement précoce. L’un des épisodes structurants de ce développement est la République kurde de Mahabad. Il s’agissait d’une entité politique kurde indépendante sous protection soviétique, qui ne s’est maintenue qu’un peu moins d’une année entre 1945 et 1946, avant la reprise de son territoire par les forces militaires de l’État iranien3.
Kurdish Mahabad Republic Was Established in 1947 - The President Ghazi Muhammad In The Middle
Bien qu’éphémère, cette expérience politique a influencé durablement le mouvement nationaliste kurde. Son président, Qazi Muhammad, exécuté par le régime iranien après la chute de la république est resté une icône nationaliste par-delà les frontières iraniennes. Le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), premier véritable parti politique nationaliste kurde, toujours en activité aujourd’hui a été fondé durant cet épisode. Ce parti a survécu à la chute de la république et s’est ensuite restructuré aux côtés d’autres organisations politiques kurdes comme le Komala (un parti marxiste).
Ces formations politiques kurdes ont par la suite participé à la révolution iranienne de 1979 aux côtés d’un certain nombre d’autres organisations iraniennes, pas seulement islamistes, tout en portant des revendications liées au mouvement national kurde.
Cependant, elles ont été très vite réprimées dans le sang par la jeune République islamique d’Iran, notamment dans le contexte de la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988. Un conflit durant lequel les Kurdes iraniens étaient soutenus, armés et financés par le régime irakien de Saddam Hussein, tandis que les Kurdes d’Irak étaient armés et financés par la République islamique d’Iran4.
Principaux perdants de la résolution de ce conflit, ces partis se sont ensuite exilés, principalement en Europe, où la répression du régime iranien les a poursuivis, notamment par le biais d’organisation d’assassinats de leurs principaux leaders politiques. C’est notamment le cas d’Abdul Rahman Ghassemlou, alors secrétaire général du PDKI, assassiné à Vienne en 19895.
Par la suite, ces partis politiques kurdes iraniens se sont installés dans la région kurde autonome d’Irak créée en 1991. Ils y souffrent malgré tout d’un affaiblissement général et de nombreuses divisions internes qui ont conduit à plusieurs scissions. Néanmoins, dans cet espace ils bénéficient d’une protection relativement sommaire de la part des partis politiques kurdes irakiens. Durant cette période, des partis politiques kurdes non iraniens, mais beaucoup plus influents, ont développé des stratégies d’implantation transnationale en créant de nouveaux partis kurdes iraniens, mais sous leur tutelle et leur influence. C’est par exemple le cas du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui crée le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) en 2004. Le constat est qu’aujourd’hui le mouvement national kurde iranien demeure très affaibli et extrêmement fragmenté.
Quelques mois avant le début du conflit en cours, ces partis se sont pourtant collectivement entendus pour former une alliance : « l’Alliance des partis politiques du Kurdistan iranien ». Ce sont donc également ces formations politiques qui auraient été sollicitées par l’administration étatsunienne pour intervenir dans le conflit actuel avec l’Iran. Dans un premier temps, certains de ces partis ont donné des signes d’acquiescement à cette proposition des États-Unis. Il y eut même quelques mises en scène de traversées de la frontière iranienne couvertes par des journalistes internationaux6.
Qazi Muhammed wearing Kurdish clothes
Cependant, dans un second temps, même si la situation reste très changeante au jour le jour, ces différentes formations politiques, par l’intermédiaire de la nouvelle alliance qu’elles ont formée, se sont prononcées contre la proposition étatsunienne d’actions militaires de grande envergure sur le sol iranien7.
On peut expliquer ce refus par plusieurs raisons :
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La première est le manque de confiance vis-à-vis des États-Unis, au vu du passif existant entre les promesses de soutien et les partis politiques nationalistes kurdes en Syrie et en Irak. Récemment, la reconquête militaire du nord-est syrien par Damas contre les forces à dominante kurde de l’Administration autonome du Nord-est syrien, Washington, principal allié des Kurdes syriens, s’est illustré par son non-interventionnisme aussi bien militaire que diplomatique8.
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La seconde raison n’est autre que la faiblesse de ces partis, dont nous avons expliqué les causes précédemment, qui ne disposent au plus que de quelques milliers de combattants (fourchette haute).
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Enfin, la République islamique aurait également promis à ces formations politiques la possibilité d’une autonomie plus grande des territoires kurdes iraniens à l’issue du conflit si elles ne s’engageaient pas aux côtés des États-Unis9. Bien que les forces politiques kurdes iraniennes ne se fassent pas d’illusion compte tenu de l’histoire qu’elles partagent avec le régime iranien, cette proposition a peut-être joué dans les discussions internes sur une possible intervention.
Toutefois, malgré leur non-engagement direct dans le conflit, les partis kurdes iraniens ont été la cible de nombreuses frappes iraniennes sur leurs installations en Irak.
BIBLIOGRAPHIE
1 BERTRAND Natasha, « CIA working to arm Kurdish forces to spark uprising in Iran, sources say », CNN, 3 mars 2026.
https://edition.cnn.com/2026/03/03/politics/cia-arming-kurds-iran
2 BROMBERGER Christian, « Le centre et la périphérie ethnique en Iran », Appartenances & Altérités, n° 7, 2025, mise en ligne le 1er novembre 2025.
http://journals.openedition.org/alterites/1720 ; DOI : https://doi.org/10.4000/156lo
3 EAGLETON JR. William, The Kurdish Republic of 1946, Oxford, Oxford University Press, 1963.
4 RAZOUX Pierre, La guerre Iran-Irak 1980-1988, Paris, Perrin, 2017.
5 Études kurdes, n° HS V, Abdul Rahman Ghassemlou, Paris, Institut kurde de Paris, 2020.
6 « Frontière iranienne : les Kurdes se préparent », TF1 Info, 10 mars 2026.
7 GOLI Ammar, « Why Kurdish parties have not entered Iran’s war », The Amargi, 19 mars 2026.
https://theamargi.com/posts/why-kurdish-parties-have-not-entered-irans-war
8 QEREMAN Orhan, « Syria’s Kurds caution Iran’s Kurds against aligning with US against Tehran », Reuters, 8 mars 2026.
9 GOLI Ammar, « Tehran offers Kurds concessions, Kurdish leaders have not answered », The Amargi, 10 mars 2026.
https://theamargi.com/posts/scoop-tehran-offers-kurds-concessions-kurdish-leaders-have-not-answered