Point d'analyse #4 - Le sultanat d'Oman, un acteur discret au rôle clé
Laurette DE VIVIE AUFROY (Chercheuse au LEGEM)
22 avril 2026
Depuis le déclenchement, le 28 février 2026, de la guerre contre l’Iran par les frappes coordonnées d’Israël et des États-Unis, le conflit s’est étendu sur une grande partie du Moyen-Orient entre représailles iraniennes et opérations israéliennes au Liban. Nous vous proposons une série de points d’analyse pour décrypter ce nouvel embrasement, replacer ces développements dans leur contexte et comprendre ce qu’ils révèlent de notre époque et des relations internationales contemporaines.
Mascate, capitale du sultanat d'Oman.
Situé au cœur des crises majeures du Moyen-Orient, le sultanat d’Oman demeure peu médiatisé et privilégie systématiquement la voie diplomatique dans ses relations régionales. Depuis les années 70, dans le contexte de la fin du protectorat britannique et des tensions dues à la Guerre froide, le pays s’attache à développer des liens avec la plupart des acteurs régionaux et à œuvrer à la résolution des conflits qui les opposent. Refusant de se mêler aux conflits idéologiques et confessionnels de la région, Oman soigne ses relations avec ses voisins et tire profit d’une localisation stratégique. En effet, sa position à la sortie du corridor de transit du pétrole du Golfe au niveau du détroit d’Ormuz, qu’il partage avec l’Iran, lui confère une réelle importance pour les pays exportateurs de pétrole de la zone et pour leurs pays clients. Le sultanat partage le contrôle du passage avec Téhéran, qui n’a cessé de menacer de fermer ce corridor stratégique au gré des tensions, notamment avec les États-Unis.
Afin de mieux comprendre la position particulière d’Oman dans la région, il faut se pencher sur sa singularité religieuse. La religion majoritaire dans le sultanat est l’ibadisme, une doctrine assimilée au kharidjisme, troisième courant de l’Islam avec le sunnisme et le chiisme. L’ibadisme se démarque des autres courants islamiques par son rejet du modèle califal, où le règne est transmis au sein des dynasties, au profit d’un modèle d’exercice du pouvoir collégial, dans lequel les chefs de communauté sont élus par des oulémas(1). Cette particularité est l’un des éléments permettant de comprendre le positionnement d’Oman dans ses relations diplomatiques, ce qui se traduit par une culture politique plus pragmatique et moins idéologique que dans beaucoup d’autres pays de la région.
Recherche de compromis et de solutions pacifiques
C
’est dans les années 2000 que Mascate s’est officiellement approprié le concept de « small state diplomacy »(2). Cette orientation stratégique s’appuie sur le constat que l’environnement régional d’Oman est façonné par d’autres puissances plus importantes que lui, face auxquelles il n’a pas intérêt à se montrer belliciste. Ainsi, Oman a opté pour une approche pragmatique et cherche à se positionner comme plateforme diplomatique régionale.
Les exemples sont nombreux : échanges secrets entre Washington et Téhéran en 2013, contribution à l’établissement de l’accord de Vienne en 2015 sur l’épineuse question du nucléaire iranien, médiation entre les Houthis du Yémen et la coalition menée par l’Arabie saoudite en 2015, plus récemment, libération des otages français Cécile Kohler et Jacques Paris, détenus en Iran depuis plus de trois ans. Ainsi, la recherche de compromis et de solutions pacifiques est au centre de l’identité politique et diplomatique d’Oman.
Liens particuliers avec l’Iran
L
’implication d’Oman dans la médiation entre l’Iran et les États-Unis est, comme on l’a vu, antérieure au conflit de 2026. Si Mascate a pour habitude de se présenter comme une plateforme diplomatique entre Téhéran et ses adversaires, c’est pour deux raisons : leur intérêt stratégique sur le détroit d’Ormuz et leur histoire commune, ayant permis l’instauration d’une relation de confiance entre les deux.
Ce lien date notamment de la rébellion marxiste-léniniste du Dhofar (1964-1976), une région du sud du pays, durant laquelle le Shah d’Iran avait envoyé des troupes en renfort à partir de 1973(3). Les troupes omano-iraniennes avaient fini par venir à bout de l’avancée des rebelles. Depuis, Mascate est restée redevable à Téhéran avec qui elle a continué à entretenir des liens étroits, même après la révolution islamique de 1979.
En 1987, Oman a notamment refusé de participer à l’isolement diplomatique et économique de l’Iran dans un contexte de différend avec les Émirats arabes unis au sujet du statut de trois îles occupées par l’Iran depuis 1971(4). Ces dix dernières années, les deux voisins organisent régulièrement des exercices militaires conjoints dans le détroit d’Ormuz. Ils ont aussi signé de nombreux accords de coopération dans les domaines économique et énergétique(5).
En 2025, Oman a encore une fois endossé le rôle de médiateur entre Téhéran et Washington en chapeautant les cycles de négociations sur la question du nucléaire iranien. En mars 2026, Mascate a vivement critiqué les frappes israélo-américaines sur l’Iran, regrettant que les négociations aient été compromises.
Bien qu’Oman ait à plusieurs reprises fait office de médiateur entre les deux belligérants, c’est le Pakistan qui a assumé cette responsabilité à l’orée de la reprise des hostilités le 28 février 2026. Partenaire stratégique des Etats-Unis depuis la Guerre froide, entretenant des relations étroites avec l’Iran et dépendant fortement des routes énergétiques du Golfe, Islamabad est apparu comme un médiateur légitime.
Trafic maritime au niveau du détroit d'Ormuz, durant sa fermeture.
Répercussions du conflit de 2026
M
algré ces bonnes relations, le conflit de 2026 est néanmoins parvenu à s’immiscer entre les deux voisins. En effet, l’Iran n’a pas épargné Oman dans sa campagne régionale de frappes et a ciblé à plusieurs reprises les ports de Duqm et de Salalah, la zone industrielle de Sohar, ainsi que des navires étrangers dans les eaux territoriales omanaises.
Ces attaques de drones répétées, que l’état-major iranien refuse de revendiquer, s’expliquent par le fait que ces ports sont utilisés par l’armée étasunienne, dans le cadre de l’accord de 2019 visant à « permettre aux forces américaines de profiter des infrastructures à disposition dans certains ports et aéroports du sultanat durant les visites des navires et des avions militaires américains(6). » Les frappes contre la zone industrielle de Sohar s’inscrivent, quant à elles, dans la stratégie iranienne de perturbation de l’économie régionale et mondiale.
Conformément à sa doctrine d’évitement du conflit, Oman a condamné ces frappes et a renforcé son système de défense aérienne, mais n’a pas riposté.
Au moment de la rédaction de ce texte, Téhéran et Mascate discutent d’un protocole de sécurisation du détroit dans une perspective de sortie de guerre(7).
BIBLIOGRAPHIE
1. BAPTISTE Enki, « Ibadisme », Orient XXI, 29 août 2020. https://orientxxi.info/ibadisme,4096
2. BURDY Jean-Paul, « Oman ‘une diplomatie de petit État’ : quatre décennies de politique étrangère du sultan Qabous », Question d’Orient, Questions d’Occident, 1er juin 2015. https://questionsorientoccident.blog/2015/06/01/oman-une-diplomatie-de-petit-etat-quatre-decennies-de-politique-etrangere-du-sultan-qabous/
3. ROMEO Lisa, « Guerre du Dhofar (1964-1976) », Les clés du Moyen-Orient, 9 avril 2011. https://www.lesclesdumoyenorient.com/Guerre-du-Dhofar-1964-1976.html
4. SALMON Jean, « Le conflit de souveraineté sur Abou-Moussa et les Petite et Grande Tomb », Le Monde diplomatique, novembre 1980. https://www.monde-diplomatique.fr/1980/11/SALMON/35836
5. GUEMRICHE Jahiz, « La diplomatie omanaise et l’Iran », Araprism, 23 novembre 2019. https://araprism.org/2019/11/23/la-diplomatie-omanaise-et-liran/
6. « Oman accorde à l’armée américaine un accès à certains ports et aéroports », AFP et L’Orient-Le Jour, 24 mars 2019. https://www.lorientlejour.com/article/1163213/oman-accorde-a-larmee-americaine-un-acces-a-certains-ports-et-aeroports.html
7. « Détroit d’Ormuz : l’Iran prépare un ‘protocole’ avec Oman pour sécuriser la navigation après la guerre », AFP et Capital, 3 avril 2026. https://www.capital.fr/entreprises-marches/detroit-dormuz-liran-prepare-un-protocole-avec-oman-pour-securiser-la-navigation-apres-la-guerre-1525275