Crise migratoire et violentes émeutes à Ceuta : « forteresse européenne » ébranlée ou stratégie marocaine délibérée ?
Salomée LANGUILLE
30 septembre 2026
Vendredi 31 juillet 2026, le Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sánchez tire la sonnette d’alarme : l’Espagne a essuyé une « attaque » et une « violation de [son] intégrité territoriale[1] ». Sur les réseaux sociaux, le leader de l’opposition (Parti populaire) Alberto Núñez Feijóo dénonce une véritable « invasion[2] ». L’Europe s’ébranle et Giorgia Meloni se déclare prête à « suspendre l’espace Schengen avec l’Espagne » face à la « menace[3] ». À l’origine de cette agitation figure un sujet qui sature les sphères de dialogue publiques et institutionnelles au sein des pays de l’Union européenne : l’immigration irrégulière. Dans la nuit qui précède la prise de parole du chef du gouvernement espagnol, près de 72 000 individus traversent à la nage clandestinement la frontière qui sépare le Nord du Maroc de l’enclave de Ceuta. Certaines ONG marocaines font état de la mort de plus de 141 personnes[4], dont un grand nombre de noyées. Mais au cœur des débats que cet évènement suscite, les motivations, le parcours et le sort des membres de cette foule sont éclipsés par une question : Comment un tel cortège a-t-il pu franchir un point de passage aussi cloisonné et surveillé, vers lequel l’attention de l’UE se concentre pourtant depuis des décennies ? Alors que cet incident survient dans un contexte de coopération accrue entre l’Espagne et le Maroc sur la question migratoire, des stratégies géopolitiques se dessinent en creux.
Clôture barbelée et surveillée marquant la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta
Située à la pointe nord du territoire marocain, la ville autonome de Ceuta s’étend sur 19 km2 et occupe une position stratégique de pont méditerranéen vers l’Europe. À seulement 14 km de la côte andalouse, elle est ainsi un point de passage privilégié pour les personnes qui cherchent à quitter le Maroc pour l’Espagne ou transitent par l’Afrique du Nord. Par conséquent, elle a progressivement été érigée en « forteresse[5] » au service de la politique d’externalisation des frontières européennes. Originellement sous domination portugaise, elle bascule sous contrôle espagnol en 1580 lors de l’unification des royaumes voisins par Philippe II. Lorsque cette entente prend fin près d’un siècle plus tard, Ceuta demeure alors rattachée à l’Espagne à la suite d’un plébiscite, au plus grand dam de l’empire chérifien. Aujourd’hui encore, le Maroc refuse de reconnaître la souveraineté espagnole sur cette enclave, ainsi que sur celle de Melilla, plus à l’Est, et réclame sans relâche la restitution des « villes occupées du Nord »[6]. Malgré les contestations de l’autre côté de la rive méditerranéenne, les gouvernements espagnols successifs s’attèlent à construire et consolider cette singulière frontière européenne sur le continent africain. Celle-ci se matérialise notamment à la fin des années 1990, lorsque le pays intègre l’UE et souscrit à l’accord Schengen sur la libre circulation[7]. La constitution d’un bloc européen hermétique et les réclamations territoriales marocaines, appuyées par la rétrocession de la province d’Ifni, encouragent l’Espagne à aller vers une même direction : pérenniser cette frontière stratégique, parfois au prix de la sécurité des personnes migrantes et du respect de leurs droits.
L’accord Schengen à l’épreuve des objectifs migratoires européens : l’exceptionnalité de Ceuta et Melilla
Pour comprendre les enjeux que cristallise cette crise migratoire et le traitement reçu par les personnes ayant traversé la frontière vers Ceuta, il faut s’intéresser au statut particulier que possèdent ces deux enclaves. Géographiquement détachées de l’État qui les administre par une étendue d’eau salée et adjointes aux pays du littoral nord-africain, ces villes sont à proximité de lieux de destination et tremplins de choix vers l’Europe pour beaucoup de demandeur·ses d’asile. Afin de stimuler la croissance économique à Ceuta, tout en endiguant l’immigration irrégulière dans la zone, l’UE a ainsi mis en place des mesures dérogatoires. Jusqu’à peu, les travailleur·ses marocain·es transfrontalier·ères en possession d’un passaeport n’avaient pas besoin de visa pour faire l’aller-retour sur une journée[8]. À l’inverse, les autres Marocain·es étaient soumis·es à cette condition. Une distinction nette était ainsi établie : d’un côté, une immigration régulière jugée bénéfique, et de l’autre, une immigration irrégulière davantage coûteuse que lucrative.
Mais au fil du temps, les restrictions autour des circulations se sont accrues, faisant écho à une politique migratoire européenne qui ne cesse de se durcir. Selon la logique d’externalisation adoptée par l’UE, la gestion de l’asile et des migrations est de plus en plus délocalisée dans un pays tiers, constituant un point de départ ou de transit : « la mise en œuvre des accords de Schengen, signés en 1985, a associé l’ouverture des frontières intérieures dans une Europe élargie avec la nécessité de gérer les frontières extérieures. La coopération migratoire facilitait la mobilité des ressortissants des futurs membres en échange d’un contrôle accru de l’immigration irrégulière extra-européenne[9]. »
Jusqu’en 2010, la plupart des engagements pris à ce propos sont formels et bilatéraux. En août 2008, Silvio Berlusconi – prédécesseur de Giorgia Meloni – signe un traité d’amitié avec le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, ce qui marque le début d’une nouvelle coopération en matière d’immigration. La péninsule s’engage auprès de Tripoli à investir des milliards d’euros, si les autorités libyennes s’attèlent à empêcher les personnes de migrer depuis leurs côtes et à prendre en charge les « refoulé·es ». Peu encadrées, les pratiques des garde-côtes baignent souvent dans l’illégalité et sont souvent meurtrières. Cet exemple met ainsi en lumière un problème crucial : l’impossible compatibilité entre la politique souhaitée par l’UE et le respect des droits fondamentaux des personnes migrantes. Afin de contourner cet écueil et ses conséquences dramatiques, qui entâchent l’image d’une communauté caractérisée par la défense de valeurs universelles, on constate alors que les accords informels se multiplient.
À Ceuta, le durcissement de la répression migratoire s’observe dans le paysage. Entre la ville et le territoire marocain, une double clôture de trois mètres de hauteur est dressée au début des années 2000. Assortie de miradors et de caméras, elle atteint les six mètres en 2005. En 2020, l’Espagne annonce la lancée de nouveaux travaux sur certains pans afin de les surélever jusqu’à dix mètres[10]. Mais cela se ressent également au niveau juridique. Au sein des enclaves, on autorise ce que l’on prohibe partout ailleurs : le « refoulement à chaud ». Sans formalités ni délai, une juridiction permet l’expulsion immédiate des adultes en situation irrégulière.
Largement critiquée par les ONG, cette mesure comporte de multiples risques et favorise les violations de droits fondamentaux. Lors des évènements de la fin du mois de juillet, près de 70 000 personnes sont ainsi expulsées en quelques jours avant même d’avoir pu formuler leur demande d’asile. Le ministère espagnol de l’Intérieur déclare alors que « les départs depuis Ceuta se font à un rythme de 150 personnes par minute[11] ». Face à la nature répressive et hors du commun de ces pratiques, comment expliquer un tel afflux vers Ceuta ?
« Appel d’air », rumeurs ou chantage ? La piste de la complicité des autorités marocaines privilégiée
Cet évènement singulier suscite la curiosité et de nombreuses interrogations. Au sein de partis politiques comme de l’opinion publique, les théories se multiplient et chacun y va de sa propre interprétation. Pour la droite européenne, le Premier ministre espagnol est à blâmer. Pointant du doigt une politique jugée « laxiste[12] » à l’égard de l’accueil et du traitement des demandeurs d’asile, les courants réactionnaires en Espagne et dans les pays voisins s’accordent sur un même point : le plan de régularisation de 500 000 personnes déjà présentes sur le territoire espagnol parachevé à la fin du mois de juin a constitué un « appel d’air »[13]. Selon ce raisonnement, cette vaste opération aurait contribué à rendre attractive la politique migratoire espagnole – suffisamment pour inciter des milliers de personnes à affluer vers Ceuta dans l’espoir de bénéficier d’un traitement similaire. Cependant, cette théorie ne résiste pas à l’épreuve de la pratique. Parmi les personnes éligibles à l’acquisition d’un permis de séjour d’un an renouvelable figurent seulement les ressortissants étrangers sans casier judiciaire et ayant résidé sur le sol espagnol pour une durée d’au moins cinq mois, à compter de la fin de l’année 2025.
Une autre hypothèse fait de l’ombre à cette théorie essentiellement relayée au sein des sphères politiques de droite. Défendue par le gouvernement espagnol, qui se refuse jusqu’ici à désigner l’État marocain comme coupable, celle-ci impute la responsabilité de l’incident à la propagation de rumeurs. Sur les réseaux sociaux, la nouvelle d’une ouverture temporaire de la frontière marocaine avec Ceuta aurait encouragé de nombreux jeunes à traverser massivement à la nage. Cette fausse information serait issue d’une interprétation déformée d’une récente juridiction adoptée par la Cour suprême espagnole. Selon cette décision, la pratique du refoulement immédiat ne s’appliquerait plus aux personnes interceptées en mer et contraindrait les autorités administratives à leur fournir une assistance juridique, mais aussi à conduire une étude individuelle et systématique de leur situation. Par ailleurs, les passeurs et « mafias » locales ont vraisemblablement contribué à répandre cette rumeur, afin de décupler leurs profits.
Cependant, un récent rapport de police émis par le Centre national de l’immigration et des frontières (CENIF) vient embarrasser la version adoptée par l’exécutif espagnol. Plusieurs éléments accablants ont notamment été révélés dans le média numérique El Español et décrivent une facilitation de la traversée par les autorités marocaines. Alors qu’un dispositif policier renforcé avait été déployé dans le pays à l’occasion de la Fête du Trône du 30 juillet, le document dépeint « un déploiement sensiblement plus réduit que d’ordinaire[14] » : les 30 et 31 juillet, la réponse policière au Maroc face à la mobilisation et à l’entrée massive de migrants à Ceuta a été, au minimum, d’une totale permissivité, sans qu’aucune tentative sérieuse ne soit enregistrée pour tenter de réduire, disperser ou éloigner la masse de personnes du périmètre frontalier.
Dans une enquête parue le 3 septembre, Mediapart souligne que ce compte rendu va jusqu’à affirmer que les garde-frontières « ont même favorisé les traversées[15] ». La piste d’une rumeur propagée par des passeurs et mafias locales s’en trouve par ailleurs discréditée. Dans ce document rédigé par le CENIF, il est en effet déclaré que « l’orchestration d’un tel mouvement était hors de portée des organisations criminelles mafieuses qui évoluent à la frontière[16] ». Dans ce cas, comment expliquer l’attitude des autorités marocaines ? Quelles motivations sauraient justifier une telle manœuvre ? Pour beaucoup, un sujet revient toujours sur la table.
La question du Sahara occidental, un bras de fer hispano-marocain de longue haleine
Au cours de la dernière décennie, des spécialistes se sont penché·es sur les incidents marquants qui se sont produits à la frontière de Ceuta. Pour certain·es, les évènements de juillet 2026 pourraient s’inscrire dans ce que les chercheuses Berta Álvarez-Miranda et Elisa Brey qualifient de « Coercive engineered migrations » ou d’instrumentalisation de migrations forcées[17]. Conceptualisée par Kelly M. Greenhill en 2010 dans Weapons of Mass Migration: Forced Displacement, Coercion, and Foreign Policy, cette manœuvre implique d’orchestrer des mouvements de population massifs et transfrontaliers dans le but de faire pression sur un État pour le contraindre à des concessions politiques. Le directeur du Centre d’études arabes contemporaines (CEARC), Haizam Amirah Fernández, indiquait notamment à Franceinfo que « les autorités marocaines utilisent les mouvements humains pour envoyer des messages, ce qui est souvent associé à des attentes non satisfaites de la part des dirigeants marocains »[18].
À la clé de ce chantage : la souveraineté chérifienne sur un territoire disputé de longue date. Couvrant une surface de 266 000 km2 essentiellement constituée de plaines désertiques, le Sahara occidental fait la jonction entre le Sud marocain et la Mauritanie. Ancienne colonie espagnole, son contrôle est au cœur d’un conflit historique depuis le retrait des forces du régime de Franco en 1975. D’une part, le Maroc y revendique sa souveraineté en défendant le fait que cette portion du désert était rattachée à son empire avant l’arrivée des colons européens. D’autre part, le Front Polisario, une organisation armée soutenue par l’Algérie défend une lutte pour l’autodétermination et l’indépendance du peuple sahraoui. Mais si une guerre ouverte se poursuit autour de ce territoire depuis plus de 50 ans, en dépit d’un cessez-le-feu qui aura duré de 1991 à 2020, la réalité du terrain est tout autre. Depuis la Marche verte de 1975 qui entérine l’occupation du Sahara occidental par l’État marocain, 80 % de cet espace sont de facto administrés par celui-ci. Faisant fi des délibérations des Nations Unies, qui lui reconnaissent le statut de territoire non autonome[19], le roi Hassan II, puis son fils et successeur Mohammed VI ont progressivement lancé un vaste programme de développement et d’aménagement territorial dans les dénommées « Provinces du Sud », afin de matérialiser et pérenniser ce contrôle. Alors que la grande majorité des Sahraoui·es ont fui le pays pour se réfugier dans les camps de Tindouf dans le Sud-Ouest algérien et que le Polisario continue de faire pression pour qu’un référendum soit organisé, le Maroc tente de rallier à sa cause autant de puissances occidentales que possible. Une fois le territoire occupé, il devient impératif de faire admettre la légitimité de ce contrôle au reste de la communauté internationale.
©Musée du Quai Branly/Robert Laroche – Combattants sahraouis du Front Polisario en 1980
En 2020, les accords d’Abraham marquent un tournant dans les relations diplomatiques entre le royaume du Maroc et les États-Unis. Donald Trump, monnayant la reconnaissance de l’État d’Israël par la monarchie chérifienne, reconnaît officiellement la souveraineté de cette dernière sur le Sahara occidental. Ce point de bascule dans les rapports de force en place est le premier d’une série de prises de position cruciales en Occident. Jusqu’alors, l’ancienne puissance coloniale espagnole se refusait à emboîter le pas à l’administration MAGA (Make America Great Again). En avril 2021, ces dissensions majeures se cristallisent autour d’un évènement critique. Brahim Ghali, leader du Polisario, est hospitalisé à Logroño en Espagne où il est admis sous un faux nom afin d’être soigné du Covid-19. Pour le gouvernement marocain, il s’agit d’un scandale : son voisin méditerranéen admet sur son territoire et sous sa protection celui que le média Le360 qualifie de « chef des tortionnaires »[20]. Les conséquences ne se font pas attendre : une crise diplomatique sans précédent s’ensuit et l’ambassadeur espagnol se trouve convoqué par le Maroc.
Dans la nuit du lundi 17 mai 2021, les autorités marocaines relâchent les contrôles frontaliers près de Ceuta. Alors que plus de 8 000 personnes traversent le point de passage en moins de 24 heures, la ministre de la Défense espagnole de l’époque dénonce à la radio « une agression à l’égard des frontières espagnoles mais aussi des frontières de l’Union européenne », ainsi qu’une forme de « chantage[21] ». Au lendemain de cette percée, l’armée est déployée pour surveiller la frontière et la ministre des Affaires étrangères convoque l’ambassadrice marocaine en Espagne pour lui rappeler que « le contrôle des frontières a été et doit rester de la responsabilité partagée de l’Espagne et du Maroc[22] ».
Après des décennies de neutralité relative dans le conflit, l’administration espagnole annonce en mars 2022 son soutien au plan d’autonomie marocain et reconnaît officiellement sa souveraineté sur le Sahara occidental. Pour « sceller cette nouvelle relation[23] », le 24 juin de la même année le Maroc a protégé férocement sa frontière avec l’enclave de Melilla. Selon les chiffres recueillis par Amnesty International à cette occasion, « au moins 23 personnes sont mortes et certaines organisations présentes sur place en ont compté jusqu’à 37 »[24]. Au cœur de ce contraste frappant dans la gestion des circulations transfrontalières, l’ONG voit une stratégie délibérée : « Ces violations des droits humains ont été commises quelques semaines après l’accord rétablissant les relations diplomatiques entre les deux pays, à la suite d’un changement d’approche du gouvernement espagnol vis-à-vis du Sahara occidental. Cela explique peut-être pourquoi le Premier ministre d’Espagne, lorsque la mort de cinq personnes a commencé à être annoncée, a félicité et salué l’action coordonnée de la Garde civile espagnole et des forces de sécurité marocaines[25]. »
Mais si les rapports entre les administrations marocaine et espagnole se sont considérablement réchauffés depuis ce changement notable de position, comment expliquer la réitération d’un incident similaire à l’été 2026 ? Bien que le ministère de l’Intérieur continue de nier l’existence d’un rapport qui attribuerait la responsabilité de cette situation au Maroc, celle-ci pourrait trouver son origine dans un rapprochement récent du gouvernement de Pedro Sánchez avec l’Algérie. Depuis 2022, les relations entre les deux pays ne sont pas au beau fixe. En réaction à la décision historique espagnole, le président Abdelmadjid Tebboune avait suspendu un traité d’amitié conclu en 2002, rappelé son ambassadeur à Madrid et instauré diverses restrictions sur les transactions commerciales – dont le gel des opérations bancaires. Mais pour la première fois depuis cette crispation diplomatique, le Premier ministre espagnol s’est rendu en visite officielle en Algérie le 20 juillet 2026.
©Pool Moncloa/Fernando Calvo - Le Président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, à son arrivée en Algérie (20 juillet 2026)
Notamment accompagné de responsables du secteur énergétique espagnol (en raison du statut de l’Algérie de premier fournisseur de gaz naturel), Pedro Sánchez s’est entretenu avec le chef d’État sur des questions « d’énergie, des moyens d’encourager les investissements espagnols en Algérie, d’immigration illégale mais aussi du Sahara occidental[26] ». À la lueur du passif entre le Maroc et l’Espagne sur ce sujet, il est donc fort envisageable que la crise migratoire de juillet à Ceuta soit le résultat d’un chantage marocain implicite, directement lié à une proximité renouée avec son adversaire algérien.
Mais bien qu’il soit important de mettre en lumière les enjeux et les stratégies géopolitiques qui sont à l’œuvre en creux de cet incident, il est tout aussi crucial de replacer l’expérience des personnes victimes de cette situation au cœur de son décryptage. En une des journaux, dans la bouche des responsables politiques comme dans les débats au sein de l’opinion publique, les réalités des individus ont été considérablement négligées. Une compréhension intégrale de la crise à Ceuta implique nécessairement de s’intéresser aux raisons qui ont poussé une telle quantité de Marocain·es – en grande majorité dans ce cas – à quitter aussi brusquement leur pays, sans garantie d’accueil et au péril de leur vie, mais aussi de questionner le sort de ceux qui demeurent encore aujourd’hui au sein d’une enclave qui n’est pas équipée pour répondre à de tels besoins.
Quelle place pour la population dans une économie marocaine à deux vitesses ?
Au Maroc, comme chez ses voisins algérien et tunisien, le terme « harragas » désigne un phénomène répandu. Ces personnes que l’on appelle aussi les « brûleur·euses » risquent leur vie en tentant de traverser la mer Méditerranée, afin de fuir le continent ou bien leur pays d’origine. Cette appellation fait écho à la demande fréquente des passeurs qui contraignent les candidat·es à l’exil à « rester dans l’anonymat et à brûler devant témoins tous leurs papiers d’identité[27] ». Pourtant, la diplomatie culturelle et touristique marocaine a construit au fil des dernières années l’image d’une nation prospère, en pleine expansion économique.
Cependant la réalité est tout autre. Selon les données du Haut-Commissariat au plan (HCP), le taux de pauvreté a été multiplié par sept depuis la crise du Covid-19. Le dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) paru en 2024 dévoile des chiffres alarmants. Le taux de chômage national s’élève à 13,3 %, dont plus de la moitié est de « longue durée » soit supérieur à un an[28]. 25,7 % des diplômé·es supérieur·es ne parviennent pas à trouver un emploi et le taux de chômage chez les jeunes de 15 à 24 ans culmine à 37,2 %[29]. Cette jeunesse marocaine en détresse et hors de tout système s’est même vue attribuer un nom : les jeunes NEET, « Not in Education, Employment or Training ». En parallèle d’un littoral atlantique prospère où les industries automobile et aéronautique fleurissent aux côtés de nouvelles infrastructures performantes (telles que le port de Dakhla, Tanger Med et une ligne à grande vitesse), les zones rurales et intérieures du pays sont en peine. Ces dernières étant écartées de cette modernisation éclair et du boom économique actuel, l’accès aux services publics y demeure limité. Lors de son Discours du Trône du 29 juillet 2025, Mohammed VI affirmait solennellement qu’il « n’y [avait] pas de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses[30] ». Mais quelques mois plus tard, une importante mobilisation sociale est venue pointer du doigt cette promesse en suspens.
Du 27 septembre au 9 octobre, le mouvement de la Gen Z 212 rassemble près de 200 000 participant·es, pour la plupart membres de la jeunesse marocaine. Lors de manifestations quotidiennes, planifiées sur les réseaux sociaux et horizontales – car dépourvues de leaders – des milliers de Marocain·es ont brandi de nombreuses revendications sociales comme étendard pour protester contre le niveau de vie dans le pays. Ces mobilisations naissent notamment au lendemain du décès, au mois d’août, de huit femmes à la suite de leur accouchement par césarienne dans le centre hospitalier régional d’Agadir. Alors que près de 900 millions d’euros ont été investis dans la préparation de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), le service public défaille. Dans les grandes villes, l’indignation et le ton montent : l’argent injecté dans cet évènement sportif se fait le symbole de priorités gouvernementales erronées. Dans les rues, la Gen Z réclame un meilleur système éducatif et de santé, un accès plus large au marché du travail mais aussi une lutte accrue contre la corruption au sein des sphères politiques et de la société en général. On demande également la démission du Premier ministre, Aziz Akhannouch.
© Mounir Neddi – La Gen Z 212 à Rabat (09 octobre 2025)
Face à cette contestation inédite, la répression policière adopte des formes très violentes. Au cours de cette première phase du mouvement, qui reprend par la suite avec plus de timidité en décembre 2025, 2 000 arrestations sont effectuées et plusieurs jeunes perdent la vie lors de heurts avec les autorités marocaines[31]. Durant plusieurs mois, des vidéos d’une grande brutalité circulent sur les réseaux sociaux et alimentent le sentiment d’outrage général. En contre-plan de ce contexte précaire non négligeable, il devient plus simple de comprendre les raisons qui ont poussé autant de Marocain·es à rejoindre à la nage l’enclave de Ceuta durant l’été. Mais une fois arrivé·es sur place, leurs espoirs ont finalement été déçus et leurs conditions d’accueil ne semblent pas être davantage favorables.
Et après ? Les demandeur·euses d’asile pris·es en étau par de violentes émeutes xénophobes
Si beaucoup ont détourné le regard une fois passés les évènements du 31 juillet, ce chapitre n’est pas clos pour autant. À l’heure actuelle, près de 5 000 personnes attendent encore à Ceuta que l’on statue sur leur requête – chiffre imprécis et largement discuté par les autorités locales, les ONG et le gouvernement espagnol lui-même. Cette arrivée massive parmi une population d’à peine 83 500 habitant·es[32] soulève naturellement des problèmes de gestion et de gouvernance. Les infrastructures d’hébergement, de santé et de distribution de ressources s’en retrouvent immanquablement saturées. Incapables de répondre à cette multiplication des besoins, les organismes dédiés sur place se voient désormais relayés par des associations et groupements solidaires spontanés, voire de quartiers pour certains. Des camps provisoires spécialement aménagés pour les jeunes filles et les femmes ont notamment émergé sur des terrains de football dans le quartier Principe Alfonso. Selon l’administration espagnole, 760 mineures demeurent sur le territoire dont une partie a été prise en charge par la protection de l’enfance et l’autre est hébergée dans des centres communautaires, ou « sous la surveillance ou la garde de la police[33] ». Néanmoins, les membres d’associations locales contredisent ces chiffres et indiquent que ceux-ci sous-estiment largement le nombre de mineur·es présents dans la ville.
© Salomée Languille – Carte réalisée avec Adobe Illustrator (septembre 2026)
Mais ces quelques élans de solidarité ne sont malheureusement pas la norme. Depuis le 27 août, les violences de la part des civil·es se multiplient, ainsi que les incidents avec les forces de l’ordre. La justice espagnole a tout d’abord recensé 23 cas de violences sexuelles contre des jeunes femmes et filles en l’espace d’un mois, dont neuf concernaient des mineures âgées de 14 à 17 ans[34]. Par ailleurs, des heurts entre près de 70 personnes migrantes et une patrouille militaire qualifiés « d’embuscade »[35] et ayant abouti à l’arrestation de 12 ressortissant·es marocain·es ont alimenté la montée d’une contestation xénophobe à travers la ville. À cette date, l’agence de presse Reuters est parvenue à photographier un camp en bord de mer détruit par les résident·es, où les affaires personnelles de ses occupant·es ont été jetées aux flammes.
Des dizaines de manifestant·es ont par la suite mené un sit-in, afin de bloquer les véhicules de la Croix-Rouge qui tentaient de se rendre sur la plage d’El Trampolin pour une distribution alimentaire. Munie de drapeaux espagnols, cette foule a également brièvement obstrué le passage d’un convoi d’ambulances en scandant divers slogans réactionnaires : « Qu’ils s’en aillent », « Ceuta est espagnole » ou encore « Dehors la Croix-Rouge[36] ». Mediapart a ainsi récolté le témoignage d’une émeutière qui déclare : « Nous, les Caballas […] avons toujours eu le sentiment qu’à un moment donné, le Maroc pourrait nous envahir, comme cela vient de se produire[37] ». Plusieurs victimes de ces troubles confient au même média et à RFI avoir subi différentes violences. L’une décrit des « scènes de chasse à l’homme » et raconte avoir dû « fuir les militaires et des habitant·es de Ceuta[38] ». L’autre confie qu’il « y a beaucoup de racisme [39] » et que la police recommande de ne pas pénétrer dans le centre-ville, au risque de se faire frapper. Dans ce tumulte, le voisinage a déposé des plaintes et réclame la fermeture du camp provisoire mis en place à côté de l’école Reina-Sofia.
Alors que les manifestations de solidarité sont progressivement éclipsées par une vague d’agressions et de protestations xénophobes, le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a appelé « au calme et à la cessation de toute forme de violence, car […] la violence n’est pas la solution pour résoudre un problème aussi complexe[40] ». À mesure que la clameur monte dans le reste de l’Europe où les mouvances réactionnaires s’emparent de la situation, les milieux les plus conservateurs comme les plus progressistes réclament des mesures de la part du gouvernement espagnol et une meilleure gestion de la crise – pour le bien des un·es, mais pas nécessairement des autres.
BIBLIOGRAPHIE
[1] « Le Premier ministre espagnol dénonce ‘une attaque’ et ‘une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne’, après l’entrée de 60 000 migrants à Ceuta », Franceinfo, 31 juillet 2026, consulté le 8 septembre 2026.
[2] NÚÑEZ FEIJÓO Alberto, https://x.com/NunezFeijoo/status/2092911649959145829, X, 27 août 2026, consulté le 8 septembre 2026.
[3] BABIN Justine, « Pourquoi des milliers de Marocains affluent à la nage dans l’enclave espagnole de Ceuta », Les Echos, 31 juillet 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[4] HABHOUB Hamza, « À Ceuta, des migrants bloqués aux portes de l’Europe attendent de connaître leur sort », France24, 17 août 2026, 11 septembre 2026.
[5] « La forteresse Europe continue de tuer », Amnesty International, août 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[6] FERNÁNDEZ GARCÍA Alicia, « Enjeux économiques et défis sociaux à la frontière hispano-marocaine de Ceuta », Revue de l’Institut des langues et des cultures d’Europe, Amérique, Afrique, Asie et Australie, vol. 58, 2025, pp. 50-71.
[7] Ibid., p. 51.
[8] Ibid., p. 51.
[9] THIOLLET Hélène, « Externalisation. Comprendre la diplomatie migratoire et l’Union européenne », Octobre 2024, p. 3.
[10] POMMIERS Eléa, « À Ceuta, des décennies de crise migratoire entre l’Espagne et le Maroc », Le Monde, 19 mai 2021, consulté le 9 septembre 2026.
[11] « Le Premier ministre espagnol… », op. cit.
[12] SAUVAGE Grégoire, « Rumeurs, appel d’air, passivité du Maroc… comment expliquer l’afflux inédit de migrants à Ceuta ? », France24, 31 juillet 2026, consulté le 9 septembre 2026.
[13] Ibid.
[14] « Crise de Ceuta : un rapport espagnol sème le doute sur le rôle de la police marocaine », France24, 02 septembre 2026, consulté le 9 septembre 2026.
[15] ECHCHIHAB Camélia & ESCALONA Fabien, « En Espagne, droite et extrême droite manifestent contre Sánchez et instrumentalisent la crise de Ceuta », Mediapart, 3 septembre 2026, consulté le 9 septembre 2026.
[16] Ibid.
[17] ÁLVAREZ-MIRANDA Berta & BREY Elisa, « Reframing coercive engineered migration theory: Ceuta and the Western Sahara ». Mediterranean Politics, vol. 30, n° 2, 2025, pp. 316-337.
[18] SAUVAGE Grégoire, op. cit.
[19] « Sahara occidental », Nations Unies, 20 septembre 2024, consulté le 9 septembre 2026.
[20] BOUDARHAM Mohammed, « Vidéos. Brahim Ghali hospitalisé à Logroño, ses victimes relancent la justice espagnole », Le360, 24 avril 2021, consulté le 9 septembre 2026.
[21] « Migrants à Ceuta : l’Espagne accuse le Maroc d’‘agression’ et de ‘chantage’ », Le Monde, 20 mai 2021, consulté le 9 septembre 2026.
[22] « Madrid hausse le ton contre le Maroc après l’arrivée de milliers de migrants à Ceuta », France24, 19 mai 2021, consulté le 9 septembre 2026.
[23] ÁLVAREZ-MIRANDA Berta & BREY Elisa, op. cit., p. 320.
[24] « À Melilla, plus jamais ça », Amnesty International, 28 juin 2022, consulté le 11 septembre 2026.
[25] Ibid.
[26] « En visite à Alger, le Premier ministre espagnol scelle le réchauffement entre son pays et l’Algérie », France24, 20 juillet 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[27] VIDEAU André, « Harragas | Musée de l’histoire de l’immigration | Palais de la Porte Dorée », Musée de l’histoire de l’immigration, 8 mars 2010, consulté le 11 septembre 2026.
[28] « Chômage », Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 2024, consulté le 11 septembre 2026.
[29] Ibid.
[30] « Le roi Mohammed VI : ‘Il n’y a pas de place pour un Maroc à deux vitesses’ », le Desk, 29 juillet 2025, consulté le 11 septembre 2026.
[31] CUORDIFEDE Célia & ROGER Simon, « Au Maroc, le mouvement ‘gen Z’ refait surface après deux mois d’absence », Le Monde, 11 décembre 2025, consulté le 11 septembre 2026.
[32] « Ceuta », World Population Review, 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[33] GARCIA MELERO Rodrigo, « Un mois après les nombreuses arrivées à Ceuta, des femmes migrantes isolées et exposées au risque de violences sexuelles », RTVE, 1er septembre 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[34] Ibid.
[35] « Vidéo. Espagne : heurts à Ceuta entre manifestants anti-migrants et police », Euronews, 28 août 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[36] ECHCHIHAB Camélia & ESCALONA Fabien, op. cit.
[37] Ibid.
[38] « Ceuta: les migrants quittent l’enclave et racontent le déchaînement de violence des derniers jours », RFI, 2 août 2026, consulté le 11 septembre 2026.
[39] ECHCHIHAB Camélia & ESCALONA Fabien, op. cit.
[40] « À Ceuta, des manifestations anti-migrants tournent à la violence », France24, 28 août 2026, consulté le 11 septembre 2026.
Auteur/autrice
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Étudiante en deuxième année de Master à l'Institut Français de Géopolitique, elle porte une attention particulière à l'Afrique du Nord et de l'Ouest ainsi qu'au Sahel. Intéressée par les dynamiques migratoires et les questions post-coloniales, son mémoire de M1 porte sur les stratégies discursives de l’État marocain dans le conflit du Sahara Occidental.