Bilan des élections régionales de Berlin : Droits fondamentaux et liens de classe
İlker ATAÇ
25 octobre 2026 La version en turc de cet article a été publiée par 1+1 Express.
Lors des élections régionales de Berlin du 20 septembre, Die Linke (le Parti de gauche) a déjoué les pronostics en arrivant en tête du scrutin. Ce succès s’explique en grande partie par sa capacité à s’approprier la lutte de longue date pour le droit au logement, à intégrer dans une certaine mesure le mouvement de solidarité avec la Palestine et à mobiliser, au sein d’une ville « post-migrante », de nombreux segments de la population qui boudaient jusqu’alors les urnes. Retour sur cette dynamique électorale, la mutation à l’œuvre au sein de Die Linke et les perspectives d’avenir qui s’en dégagent.
Lors des élections régionales de Berlin du 20 septembre, Die Linke (le Parti de gauche) est arrivée en tête du scrutin avec 25,7 % des voix. Le soutien de la jeunesse, des électeurs jusqu’alors abstentionnistes et des citoyens allemands issus de l’immigration a joué un rôle déterminant dans cette victoire. Alors que l’extrême droite, portée par l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), est en pleine ascension en Allemagne de l’Est, Die Linke — créditée d’environ 22 % dans les derniers sondages — a dépassé toutes les attentes lors de ce double scrutin régional et municipal.
Bien que ses propres partisans aient nourri des doutes quant à sa capacité à accéder au pouvoir local, le parti a plus que doublé son score par rapport au précédent scrutin. L’Union chrétienne-démocrate (CDU), qui détenait jusqu’alors la mairie et que les sondages plaçaient à 21 %, talonnait Die Linke.
La dernière ligne droite de la campagne a été marquée par ce duel serré entre Die Linke et la CDU. Cependant, la CDU a reculé de 9,5 points par rapport aux dernières élections pour s’établir à 18,8 %. En troisième position, l’AfD a progressé de 7,2 points pour atteindre 16,3 %, signant ainsi le score le plus élevé de son histoire à Berlin.
Néanmoins, à la différence d’autres scrutins régionaux récents, l’AfD n’est pas parvenue à doubler son score dans la capitale. Les Verts ont reculé à la quatrième place avec 14,3 %, tandis que le Parti social-démocrate (SPD) a chuté au cinquième rang avec 12,1 %. Les deux formations ont ainsi concédé entre quatre et six points de pourcentage par rapport aux élections précédentes.
Jeunes, anciens abstentionnistes et personnes issues de l’immigration
L’adhésion des jeunes a joué un rôle déterminant dans la victoire de Die Linke. Pour la première fois lors de ces élections, les jeunes de 16 et 17 ans avaient le droit de voter. Dans la tranche d’âge des 16-24 ans, 47 % des électeurs ont voté pour Die Linke. Dans cette catégorie, les Verts, arrivés en deuxième position, n’ont recueilli que 11 %, tandis que l’AfD s’est établie à 10 %, le SPD à 9 % et la CDU à 8 %.
Chez les 25-34 ans, Die Linke a également remporté près d’un vote sur deux. Berlin se distingue assurément des autres villes allemandes par sa forte population jeune, son niveau d’éducation élevé, la diversité de ses opportunités d’emploi, sa structure sociale cosmopolite et, par-dessus tout, son ancrage historique à gauche.
Cependant, le facteur le plus décisif de cette victoire réside dans la capacité du parti à remobiliser les abstentionnistes. Die Linke a ainsi capté les suffrages de 75 000 électeurs qui ne s’étaient pas déplacés aux urnes en 2023, devançant même l’AfD dans ce segment, cette dernière ayant rallié 65 000 anciens abstentionnistes.
Pourtant, deux semaines avant le scrutin berlinois, lors des élections régionales en Saxe-Anhalt, l’AfD devait son ascension en grande partie au ralliement d’anciens abstentionnistes. Parallèlement, Die Linke est parvenue à convaincre 51 000 électeurs ayant voté pour les Verts lors du précédent scrutin et 37 000 électeurs issus des rangs du SPD.
Le résultat berlinois démontre ainsi que les abstentionnistes ne basculent pas inévitablement vers la droite. Selon le journaliste Sebastian Friedrich, ce segment électoral — qui a suscité de vifs débats en Allemagne en raison de sa forte mobilisation par l’AfD — ne constitue en rien un ensemble homogène sur les plans social ou politique. Il se compose en partie d’abstentionnistes structurels, d’un électorat déçu par les partis qu’il soutenait autrefois, ainsi que de jeunes. La proportion de ménages à faibles revenus et en situation de précarité socio-économique y est particulièrement élevée. Dès lors, l’enjeu central consiste à savoir qui est en mesure de répondre aux attentes de ces électeurs et vers quel canal politique leur mécontentement accumulé peut être orienté.
À Berlin, les personnes issues de l’immigration représentaient une part notable de cet électorat qui s’était abstenu lors des scrutins précédents. En votant pour la candidate de Die Linke à la mairie, Elif Eralp, les citoyen·nes qui se sont senti·es représenté·es ne se limitaient pas seulement aux électeurs originaires de Turquie, mais également à des personnes issues d’autres communautés d’origine immigrée. Elif Eralp l’a souligné lors de la conférence de presse tenue au lendemain du vote : « Ceux qui vivent ici depuis des décennies ne sont pas des étrangers, ce sont des Berlinois. » Cette déclaration peut être lue comme l’expression d’une assurance politique et d’une conscience renouvelées pour les Berlinois·es issu·es de l’immigration.
La montée de la droite n’est pas une fatalité
Toujours en septembre, lors des élections régionales organisées dans deux Länder d’Allemagne de l’Est, la Saxe-Anhalt et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD est parvenue à s’imposer comme la principale alternative au gouvernement fédéral, aux partis traditionnels et au statu quo politique. Ces scrutins se sont largement structurés autour de la possibilité d’une accession de l’AfD au pouvoir régional. Les électorats des autres formations ont d’ailleurs déterminé leur vote en grande partie pour faire barrage à un éventuel gouvernement dirigé par l’extrême droite. Malgré cela, l’AfD a réussi à terminer en tête dans ces deux Länder.
Il s’agit là d’un sujet qui mériterait un article à part entière. Toutefois, l’analyse du sociologue et militant est-allemand David Begrich sur les discours racistes de l’AfD s’avère particulièrement éclairante. Selon Begrich, une grande partie de l’électorat de l’AfD est parfaitement consciente qu’un exécutif mené par ce parti ne résoudra pas ses difficultés économiques. Cependant, même si leur propre situation ne s’améliore pas, la perspective d’une dégradation des conditions de vie des « autres », comme les personnes d’origine immigrée, les demandeurs d’asile et les personnes queer, renforce considérablement l’attrait de la formation d’extrême droite. L’effritement des solidarités sociales et le sentiment « d’absence d’alternative », généralisé face à des crises multidimensionnelles, constituent l’un des principaux carburants de la droite radicale.
À Berlin, en revanche, le mécontentement politique a su s’incarner dans une politique fondée sur la classe sociale et articulée autour d’objectifs et de revendications concrets, plutôt que d’attiser les clivages identitaires. Cette dynamique montre que l’essor de la droite, rendu particulièrement éclatant par les résultats électoraux en Allemagne de l’Est, ne relève nullement d’une fatalité.
Une stratégie fondée sur la classe
Die Linke s’est concentrée sur les problématiques touchant directement l’immense majorité de la population berlinoise : l’explosion des loyers, le coût prohibitif des transports en commun, ainsi que la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’accès aux équipements sportifs. L’état des rues, rarement nettoyées dans de nombreux quartiers de la ville et la gestion des déchets figuraient également au cœur de la campagne. Die Linke a notamment proposé la création de cantines de quartier afin de garantir à chacun l’accès à une alimentation abordable et de qualité. Ces revendications ont été portées auprès de la population par des méthodes de contact direct, telles que le porte-à-porte sur le terrain et la tenue d’une vaste « assemblée des locataires ».
À une époque marquée par la polarisation, cette stratégie fondée sur la classe constituait un choix éminemment délibéré. C’est pourquoi la grave crise du logement a été placée au centre de la campagne. Alors que la flambée des loyers et le droit au logement s’imposaient comme les enjeux centraux du scrutin, Die Linke a adopté une posture conflictuelle et combative sur la question.
Le parti a par exemple posé comme condition préalable à toute coalition gouvernementale l’application effective de la socialisation des grands groupes immobiliers, mesure approuvée par une majorité de Berlinois·es lors du référendum d’initiative populaire du 26 septembre 2021. Ainsi, Die Linke s’est appropriée l’une des lignes de fracture fondamentales de la société.
Le programme électoral de Die Linke vise par ailleurs à geler les tarifs des transports en commun, à instaurer la gratuité pour les élèves et les étudiant·es, et à ramener le titre de transport social pour les ménages à faibles revenus à neuf euros par mois.
Selon le programme, l’accès aux piscines publiques sera gratuit pour tous les moins de 18 ans. Des « cantines de quartier », ouvertes dans chaque arrondissement, proposeront des repas sains à partir de trois euros. Durant les cent premiers jours de mandat, les loyers des logements appartenant au Land de Berlin seront gelés pendant un an. Par la suite, les hausses de loyer seront plafonnées à 1 % maximum par an. Die Linke s’engage également à construire 7 500 nouveaux logements sociaux municipaux chaque année et à accroître la fiscalité sur l’immobilier de luxe.
La source d’inspiration de cette stratégie électorale n’a d’ailleurs rien de secret. Plusieurs dirigeant·es du parti se sont rendu·es sur place pour étudier de près la campagne de Zohran Mamdani pour la mairie de New York. Le mot d’ordre « Rendre Berlin abordable » (Berlin bezahlbar machen) constituait le reflet direct de la campagne sur l’« affordability » — c’est-à-dire l’accessibilité financière des coûts de la vie — menée par les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) à New York.
L’impact du mouvement des locataires
Ce succès électoral ne saurait se comprendre sans prendre en considération le mouvement des locataires, remarquablement structuré dans la ville depuis de nombreuses années. Lors du référendum d’initiative populaire du 26 septembre 2021, 59,1 % des votants berlinois s’étaient prononcés en faveur de la socialisation des grands groupes immobiliers. De surcroît, si l’on intègre les résident·es étranger·ères privé·es du droit de vote, près de quatre Berlinois·es sur cinq réclamaient cette mesure d’expropriation.
Les collectifs de locataires à l’initiative de la campagne « Deutsche Wohnen & Co. Enteignen » (DWE) étaient parvenus à transformer un modèle de logement abordable, soustrait aux lois du marché et géré démocratiquement, en une solution concrète soutenue par une écrasante majorité des habitant·es de la ville.
Cette victoire couronnait un travail d’organisation patient mené au long cours par le mouvement des locataires. En avril 2018, au lendemain d’une grande manifestation contre la hausse des loyers rassemblant plus de 25 000 participant·es, une nouvelle alliance s’était constituée afin d’exiger l’expropriation du principal géant immobilier de la capitale, Deutsche Wohnen, ainsi que de ses homologues.
Cette coalition a fédéré les locataires de Deutsche Wohnen, des associations de défense du droit au logement et des militant·es chevronné·es. Parmi les fers de lance de cette dynamique figurait également l’initiative Kotti & Co, mobilisée depuis des années sur la place Kottbusser Tor, à Kreuzberg, en faveur de la remunicipalisation des anciens logements sociaux.
Le cœur de la campagne reposait sur des échanges directs menés en porte-à-porte, tandis que les réunions prenaient la forme d’assemblées ouvertes, accessibles à toutes et tous. Cette démarche a permis de diffuser largement les savoir-faire militants et une conscience organisationnelle à travers l’ensemble de la ville. La coopération nouée avec les collectifs locaux de locataires et la structuration d’équipes de quartier ont constitué les rouages essentiels du mouvement. Grâce à ce maillage, des milliers de militants ont rejoint la mobilisation, conférant aux revendications sur le logement une assise populaire considérable.
Sur le plan juridique, la campagne prenait appui sur l’article 15 de la Loi fondamentale allemande, resté jusqu’alors lettre morte. Cet article autorise en effet le transfert du sol et des moyens de production à la propriété collective en contrepartie d’une indemnisation. Le texte approuvé lors du référendum prévoyait ainsi le transfert des biens des sociétés immobilières privées détenant plus de 3 000 logements à Berlin vers un organisme de droit public.
De la sorte, environ 240 000 logements ainsi socialisés devaient être soustraits aux logiques de marché. Les loyers de ce parc deviendraient alors régulés et la part du secteur public du logement doublerait pour atteindre 40 %, ce qui devrait également renforcer l’emprise publique sur le marché locatif privé.
L’un des aspects les plus novateurs de la campagne tenait au fait que l’objectif ne se réduisait pas à une simple étatisation, mais visait une véritable socialisation des logements. Le conseil d’administration de l’organisme public indépendant auquel le parc devait être transféré aurait été composé en majorité de représentant·es des collectifs de locataires et de membres de la société civile. Les statuts de cette institution gérée démocratiquement auraient proscrit toute reprivatisation future et fixé une indemnisation des fonds immobiliers en deçà de la valeur de marché.
Le logement ne devait plus constituer une marchandise ni une simple propriété étatique, mais devenir un bien commun. En effet, en cas de transfert direct à des régies d’État classiques, le pouvoir de décision des locataires aurait risqué d’être bridé, la gouvernance de se bureaucratiser et les logements d’être remis en vente au gré des alternances gouvernementales.
Cependant, le texte soumis au vote ne constituait pas une loi contraignante, mais une résolution enjoignant le Sénat de Berlin d’engager les démarches législatives nécessaires à la socialisation. La coalition CDU-SPD parvenue au pouvoir par la suite a choisi une trajectoire radicalement différente : elle s’est bornée à faire voter par le parlement régional une loi-cadre de façade, s’apparentant à un simple trompe-l’œil et ne socialisant pas le moindre logement.
La transformation structurelle de Die Linke
La mutation rapide à l’œuvre au sein de Die Linke se reflète de manière éclatante dans la composition de sa base militante. Fin 2024, le parti comptait 8 300 adhérent·es à Berlin, en septembre 2026, ce chiffre dépassait les 19 000. Die Linke a ainsi devancé les Verts au cours de cette année électorale pour s’imposer comme la première force politique de Berlin en nombre d’adhérent·es. Une dynamique comparable s’observe d’ailleurs à l’échelle de l’ensemble du pays.
Alors que la moyenne d’âge des membres du parti dépassait 50 ans en 2023, elle est passée sous la barre des 40 ans en 2026, conférant à Die Linke le profil militant le plus jeune de toutes les formations représentées au Bundestag. La proportion de femmes adhérentes a progressé de plus de 8 points au cours des cinq dernières années pour atteindre 45,5 %. Une part importante de ces nouvelles recrues se compose de jeunes s’étant politisé·es à travers les manifestations contre le génocide en Palestine.
Dans le sud de Berlin, l’arrondissement ouvrier et populaire de Neukölln, marqué par une forte présence immigrée et soumis ces dernières années à une gentrification fulgurante, a vu sa section locale de Die Linke s’ériger en acteur central de l’aile radicale du parti. Lors du scrutin de septembre, la formation a raflé la moitié des suffrages dans le nord de Neukölln, distançant largement l’ensemble de ses concurrents et décrochant trois sièges de député régional.
Le cas Ferat Koçak
Ce succès ne devait rien au hasard. Lors des élections fédérales de février 2025, Ferat Koçak est devenu le premier candidat de Die Linke à être élu député au scrutin direct dans une circonscription située sur le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Ouest. Né à Kreuzberg et ayant grandi à Neukölln, cet homme de 47 ans, engagé dès sa prime jeunesse en première ligne des luttes antiracistes et antifascistes, se définit comme un « militant au parlement ». Il figure parmi les figures du parti les plus proches des mouvements sociaux. Élu à Neukölln, où réside l’une des communautés de la diaspora palestinienne les plus nombreuses d’Allemagne, Koçak a été l’un des premiers responsables politiques à relayer ouvertement l’exigence d’un arrêt des exportations d’armes vers Israël.
Fortement investie par des personnes issues de l’immigration, la campagne de Koçak s’est appuyée sur un dispositif militant multilingue ayant permis de visiter près de 100 000 foyers en porte-à-porte. Tout en accordant une place centrale à l’antifascisme, la campagne a mis au premier plan l’exigence de loyers abordables et de justice sociale, tout en dénonçant sans détour les interventions policières contre les manifestations pro-palestiniennes. La mobilisation massive de militant·es de terrain et l’implication des habitant·es du quartier ont été des éléments indissociables de cette réussite.
La crise provoquée par la chanson « Stoppt den Genozid »
D’un autre côté, Neukölln a également été le théâtre de la plus grave crise durant la campagne électorale de Die Linke, à quelques semaines seulement du scrutin berlinois. Lors d’un rassemblement de campagne organisé par la section d’arrondissement sous le mot d’ordre « En colère contre le capitalisme », le rappeur d’origine kurde et alévie Dahabflex est monté sur scène pour scander devant des milliers de personnes les paroles de son morceau « Stop the Genocide » (« Arrêtez le génocide ») : « Allez, allez Intifada – Cisjordanie, Palestine, Gaza / Mort à l’armée israélienne ».
L’incident a déclenché une vive polémique à l’échelle de tout Berlin, plaçant au centre des débats des accusations d’antisémitisme dirigées contre Die Linke. Le SPD, la CDU et les Verts ont remis en cause avec virulence l’aptitude de Die Linke à assumer des responsabilités gouvernementales. Dans les sondages, le parti a d’ailleurs accusé un recul passager d’un à deux points.
Tandis qu’Elif Eralp, candidate de Die Linke à la présidence du gouvernement régional de Berlin, condamnait les propos de Dahabflex au motif qu’ils « incitaient à la violence », la section locale de Neukölln apportait son soutien public à l’artiste. Dans la foulée, la direction régionale du parti, composée de vingt membres, s’est réunie en urgence et a réaffirmé à l’unanimité son rejet de toute forme de violence.
Ligne de fracture : participer au gouvernement ou rester un mouvement ?
Die Linke a remporté les élections berlinoises dans des conditions particulièrement singulières. Alors que l’épineuse question du logement s’imposait comme l’enjeu le plus déterminant de la campagne, le génocide en Palestine a suscité une vive polarisation, tout particulièrement dans des quartiers comme Neukölln.
Avant le scrutin, une frange du parti s’opposait d’ailleurs formellement à toute participation gouvernementale. Le principal argument avancé tenait au gouffre budgétaire colossal de Berlin. Au sein de ce courant prévalait l’idée que, même si Die Linke prenait la tête de la municipalité, sa marge de manœuvre financière demeurerait extrêmement étroite. Les ailes les plus proches des mouvements sociaux ont donc tracé des lignes rouges très claires quant à une éventuelle entrée au gouvernement.
Au premier rang de celles-ci figuraient le refus catégorique de renoncer à l’expropriation des grands groupes immobiliers et le refus pour Die Linke de s’associer à de nouvelles coupes budgétaires dans les dépenses sociales. L’opposition à la dérive autoritaire de l’appareil d’État et la cessation immédiate des violences policières visant tout particulièrement le mouvement de solidarité avec la Palestine comptaient également parmi les exigences portées avec force.
D’un autre côté, le score de Die Linke, qui a largement dépassé les pronostics, a affaibli la position de ceux qui, au sein du parti, envisageaient une participation gouvernementale avec scepticisme. Dès lors, la majorité a donné son aval à l’ouverture de négociations de coalition.
C’est précisément là que surgit une tension particulière. Les mouvements sociaux et l’aile radicale, composantes majeures du parti, figurent parmi les principaux artisans du succès remporté à Berlin. Or, si Die Linke forme une coalition avec les Verts et le SPD, la formation sera inévitablement contrainte d’accepter des compromis sur de nombreux dossiers.
Par conséquent, l’une des interrogations majeures de la période à venir portera sur la manière dont se structureront les relations entre un Die Linke participant à une coalition gouvernementale et les mouvements sociaux radicaux. Compte tenu du nombre important de député·es issu·s de ces mouvements qui siègent désormais au parlement régional, l’émergence d’une nouvelle ligne de fracture entre les impératifs de compromis inhérents à une coalition gouvernementale et la posture contestataire qu’adopteront ces élu·es n’aurait rien de surprenant.
Polémique sur l’antisémitisme et population juive de Berlin
Elif Eralp avait ouvert les célébrations au soir du scrutin par ces mots : « Dans notre ville, l’amour et la justice l’ont emporté sur la haine. » Pourtant, qualifier les événements survenus dans les jours suivants de véritable explosion de haine contre Die Linke ne serait guère exagéré.
Le ton des hostilités a été donné dès le soir de l’élection par la coprésidente de l’AfD, Alice Weidel. Fustigeant une « alliance rouge vif », affirmant que « Die Linke souhaitait fusiller les riches et confisquer les biens des capitalistes », et brandissant la menace des expropriations et de l’encadrement des loyers, Weidel a immédiatement pris pour cible un éventuel gouvernement mené par Die Linke.
Fervent défenseur du capitalisme libéral et plume influente du géant médiatique mondial Axel Springer, le journaliste Ulf Poschardt écrivait ainsi : « Tout le monde craint 1933. Pourtant, le véritable péril, c’est 1949. L’Allemagne de l’Est (la République démocratique allemande) fait son retour, cette fois dans ses rangs des islamo-fascistes arabes. » Dans les médias, les accusations affirmant que la section locale de Die Linke à Neukölln était infiltrée par des réseaux islamistes et staliniens se sont multipliées sans retenue.
Cette levée de boucliers contre Die Linke ne s’est nullement cantonnée à l’extrême droite. Ancien président du conseil de surveillance de la branche allemande du premier gestionnaire d’actifs mondial, BlackRock, actuel dirigeant de la CDU et chancelier d’Allemagne, Friedrich Merz a soutenu qu’un antisémitisme de plus en plus radicalisé, désormais assumé au grand jour, régnait à Berlin depuis des mois. L’ambassadeur d’Israël en Allemagne a pour sa part évoqué une « menace existentielle directe » pesant sur la communauté juive de Berlin au lendemain de la victoire de Die Linke. Quant au ministre-président de Bavière, Markus Söder, il a menacé d’exclure Berlin du système fédéral de péréquation financière entre les Länder si Eralp venait à prendre la tête de la municipalité.
Selon le sociologue Peter Ullrich, cette polémique remplit une fonction éminemment concrète : affaiblir Die Linke, faire pression sur le SPD et les Verts pour les dissuader de s’allier avec elle, ou contraindre le parti à édulcorer ses revendications programmatiques lors des négociations de coalition. Ullrich souligne que les accusations d’antisémitisme opèrent ici comme un levier stratégique. Il précise toutefois que cette controverse ne se résume pas à un simple calcul politique délibéré : à force d’être assénée, une telle allégation finit par convaincre certaines personnes et par engendrer une illusion collective autoréalisatrice.
D’après Ullrich, la thèse selon laquelle l’élection de Die Linke rendrait Berlin hostile ou dangereuse pour les Juifs est dénuée de tout fondement. Bien au contraire, le parti a adopté des résolutions limpides contre l’antisémitisme et ses dirigeants affichent une fermeté constante sur ce terrain. De nombreux militant·es de gauche juif·ves sont par ailleurs engagé·es dans ses rangs. Le chercheur rappelle en outre que les enquêtes empiriques établissent clairement que l’antisémitisme est bien plus prégnant à droite et qu’il régresse à mesure que l’on progresse vers la gauche de l’échiquier politique.
Néanmoins, Ullrich relève également que Die Linke demeure en quête d’une ligne d’équilibre sur la question israélo-palestinienne et sur l’antisémitisme en Allemagne. Différentes visions du monde s’y affrontent : tandis que certains courants placent les souffrances endurées par les Palestiniens au cœur de leur engagement, d’autres accordent la primauté à la résurgence de l’antisémitisme en Allemagne. Outre-Rhin, l’antisémitisme engage en effet une question d’identité collective et touche directement à la raison d’État (Staatsräson). De leur côté, les violences policières, les pressions institutionnelles, la stigmatisation médiatique et les interdictions administratives contribuent à resserrer toujours davantage les rangs du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Quelques jours après le vote, plus de 150 personnalités juives berlinoises ont toutefois apporté leur soutien à Die Linke dans une lettre ouverte intitulée « Pour une ville solidaire et sûre », appelant de leurs vœux la formation d’une coalition entre Die Linke, les Verts et le SPD dans la capitale. Ce texte récuse formellement les affirmations du Conseil central des Juifs d’Allemagne, selon lesquelles Die Linke représenterait un péril pour les Juif·ves et sa participation à l’exécutif ferait peser un risque sécuritaire sur les communautés juives.
Pour les signataires, l’antisémitisme devient particulièrement redoutable lorsqu’il s’articule avec l’idéologie d’extrême droite et les dérives antidémocratiques. Taxer continuellement Die Linke d’antisémitisme relève, selon eux, d’une instrumentalisation politique visant à assimiler toute critique des politiques de l’État d’Israël à de la judéophobie. La lettre rappelle enfin que les familles juives subissent, au même titre que l’ensemble des Berlinois·es, l’explosion des loyers, la précarisation du travail, la saturation des écoles, les défaillances du système de santé et le creusement des fractures sociales.
Le facteur Elif Eralp
Appelée à devenir la première dirigeante d’origine immigrée à la tête de Berlin en cas d’accession au pouvoir, Elif Eralp entretient d’excellentes relations avec la communauté juive de la ville. La lutte contre l’antisémitisme occupe d’ailleurs une place centrale dans le programme du parti. Comparée au maire de New York Zohran Mamdani, Eralp a adopté une expression sensiblement plus prudente au sujet du génocide à Gaza.
Tandis que Mamdani s’exprime sur ce dossier de manière ouverte et frontale, Eralp avance avec davantage de précaution au vu du climat politique si particulier de l’Allemagne. Pour autant, elle n’hésite pas à dénoncer le gouvernement israélien et à recourir au terme de « génocide ». De surcroît, une résolution adoptée lors du congrès du parti est venue consacrer formellement l’usage institutionnel de ce terme.
Elif Eralp est née à Munich le 14 janvier 1981. Sa famille avait été contrainte de fuir la Turquie au lendemain du coup d’État militaire du 12 septembre 1980 pour demander l’asile en Allemagne de l’Ouest. Élevée à Hambourg, Eralp y a fait des études de droit, se spécialisant dans le droit des étrangers, de l’asile et des droits humains. De 2010 à 2021, elle a officié en tant que conseillère aux affaires juridiques auprès du groupe parlementaire de Die Linke au Bundestag. L’antiracisme, la lutte contre les discriminations et les politiques du logement se sont imposés au cœur de son engagement militant. Elle siège depuis 2021 comme députée au parlement régional de Berlin.
Fille d’une famille de réfugié·es politiques arrivée en Allemagne, la trajectoire personnelle et politique d’Eralp fait intimement écho à la diversité de la capitale. Aujourd’hui, Die Linke s’affirme comme la formation qui reflète le plus fidèlement Berlin dans toute sa pluralité. Alors que 42 % des habitant·es de Berlin sont issu·es de l’immigration, ces populations n’avaient jusqu’alors joué que des rôles secondaires au sein du système politique institutionnel.
Eralp est parvenue à fédérer derrière elle des communautés hétérogènes et à toucher des citoyen·nes situé·es à des horizons très divers de l’échiquier politique, des blocs conservateurs jusqu’aux progressistes. Elle a trouvé un écho favorable aussi bien au sein des cercles musulmans sunnites que des communautés alévies et kurdes. Dans l’allocution qu’elle a prononcée au soir de la proclamation des résultats, elle a alterné constamment entre l’allemand et le turc. Face à la foule rassemblée dans une salle de Kreuzberg, elle a défendu le projet d’une ville où la voix de chacun est entendue, « d’où qu’il vienne, quelles que soient ses croyances, qui qu’il aime et quel que soit son revenu ».
Ville « post-migrante »
Apparu sur les scènes de théâtre berlinoises à la fin des années 2000, le concept de « post-migrant » (postmigrantisch) permet d’éclairer utilement les dynamiques à l’œuvre à Berlin. Initié par Shermin Langhoff au théâtre Ballhaus Naunynstraße, à Kreuzberg, le théâtre post-migrant a ouvert un espace où des artistes issu·es de l’immigration ont pu porter leurs propres récits avec leur propre voix. Langhoff a pris par la suite la direction du théâtre Maxim Gorki, contribuant à donner à cette notion un écho rapide au sein du monde universitaire.
D’après l’approche développée par des chercheuses et chercheurs comme la sociologue Naika Foroutan, l’immigration au sein d’une société post-migrante ne constitue plus une exception, mais un fait structurel qui façonne l’ensemble du corps social. Cette grille de lecture n’aborde pas l’immigration sous l’angle des différences culturelles ou du prétendu « problème de l’intégration », mais à travers le prisme des rapports sociaux et des conflits collectifs.
Ces tensions se manifestent entre, d’une part, les nouveaux arrivants et leurs enfants luttant pour que la promesse d’égalité ne reste pas lettre morte et, d’autre part, ceux qui résistent aux exigences de participation équitable, de reconnaissance et de redistribution. Les terrains d’affrontement se cristallisent autour d’enjeux très concrets, tels que le logement, l’éducation, l’emploi et la représentation politique.
En ce sens, le scrutin berlinois peut se lire comme la traduction politique d’une société post-migrante. L’électorat issu de l’immigration ne s’est pas mobilisé en tant qu’« étrangers », mais bien comme des Berlinois·es de plein droit, directement frappé·es par l’explosion des loyers, la vie chère et la paupérisation.
La victoire de Die Linke à Berlin repose sur trois piliers fondamentaux : premièrement, une ligne politique cohérente mettant au centre des mesures sociales radicales ; deuxièmement, une capacité de mobilisation structurée autour du génocide en Palestine ; troisièmement, la fidélité avec laquelle le parti reflète la diversité de la ville. C’est précisément dans cette triple orientation que réside la cause des pressions intenses auxquelles le parti se heurte aujourd’hui.
Conjointement, ces dynamiques participent d’un contre-mouvement qui place la justice sociale au premier plan, à rebours des politiques néolibérales, nationalistes et inconditionnellement pro-israéliennes dominantes en Allemagne. À l’ombre de l’extrême droite montante, la candidature d’une femme issue de l’immigration à la tête de l’une des plus grandes métropoles européennes, portée par un programme analogue à celui de Mamdani, revêt une portée inestimable. Berlin se trouve à un tournant décisif. Nous saurons bientôt si ce cap historique sera franchi, et de quelle manière.
Note
Au moment où cet article allait paraître, la nouvelle est tombée : avant même d’engager les négociations de coalition, Die Linke, le SPD et les Verts ont signé un protocole commun sur la lutte contre l’antisémitisme, le racisme et le crime organisé. Ce sont le SPD et les Verts qui avaient érigé la signature de ce texte en condition préalable aux pourparlers.
Aux termes de ce protocole, tout membre du parti ou du groupe parlementaire enfreignant les principes arrêtés s’exposera à des sanctions pouvant aller jusqu’à l’exclusion. La coprésidente régionale de Die Linke, Kerstin Wolter, a d’ailleurs déclaré que le droit à l’existence d’Israël n’était « pas négociable ». Les réactions n’ont pas tardé à affluer depuis l’aile gauche du parti. Près de 120 responsables et élu·es de Die Linke, parmi lesquel·es 17 député·es au Bundestag et trois député·es de la région berlinoise nouvellement élu·es, ont publié une déclaration intitulée : « Jamais seuls, toujours ensemble ! Contre les tentatives de division orchestrées par Springer et ses allié·es ».
Selon ce texte, le protocole fait sienne la rhétorique issue de semaines de campagne médiatique et reprend à son compte une définition de l’antisémitisme destinée à étouffer toute critique des politiques d’Israël. Les signataires affirment que le SPD et les Verts tentent de scinder le parti entre « bons » et « mauvais » militant·es de gauche et qualifient la capitulation de la délégation de négociation berlinoise face à cette pression de « faute politique lourde devant être rectifiée au plus vite ». Ainsi, la tension entre logique de gouvernement et logique de mouvement a éclaté au grand jour dès la première étape des négociations de coalition.